Comment Bruce Willis a évincé les Assyriens

Dimanche à Paris à 14h a eu lieu la première manifestation en soutien des chrétiens d'Irak. Le rassemblement a commencé sous la statue de la liberté, quai de Grenelle, dans le 15e puis s'est dirigée lentement vers le Trocadéro.Loin d'être marginale, cette manifestation de protestation contre les massacres des chrétiens irakiens (communauté assyro-chaldéenne et syriaque) a rassemblé près de 3000 personnes selon les sources policières.
Des Assyriens d'Irak, de Turquie mais aussi des Libanais (maronites, melkites), des Egyptiens (coptes), des catholiques de France, des représentants de la Licra et beaucoup d'autres d'horizons divers sont venus soutenir nos frères d'Irak dans le malheur et la souffrance qui est leur lot depuis le renversement de Saddam.
Les drapeaux portant l'aigle syriaque, l'étoile assyrienne flottaient fièrement au-dessus des têtes, des croix orientales, romaines étaient brandies comme un hommage rendu à ces chrétiens si fiers de leur foi dans le Christ et qui le lendemain du massacre se sont rendus à la messe de funérailles malgré les menaces des terroristes.
Ils sont venus nombreux en ce jour gris, pour montrer leur peur de voir disparaître l'une des plus vieilles communautés de la chrétienté, les chrétiens de Mésopotamie, qui parlent encore aujourd'hui la langue du Christ, l'araméen.
Et pourtant, c'est en vain que le soir même (ou le lendemain) j'ai cherché une ligne consacrée à cette manifestation, même sur le Figaro.fr ou Le Monde.fr pourtant généreux en articles sur les massacres derniers et sur le devenir incertain des chrétiens du Proche-Orient. C'est en vain que j'ai regardé le journal de 20h de France 2, qui pourtant avait aussi bien traité le massacre de la cathédrale.
Non, toute l'attention des médias étaient alors concentrée sur le remaniement du gouvernement français (d'ailleurs ce fut la montagne qui a accouché d'une souris).
Certes, on peut comprendre que la politique intérieure l'emporte sur des événements qui se sont somme toute passés loin de Paris (je parle des massacres) et qu'une manifestation peu spectaculaire, surtout après la série des manifs contre les retraites, n'est pas un sujet à traiter en priorité.
Mais alors quelle stupéfaction lorsque arrivé à la fin du journal sans qu'il eût été fait mention de la manifestation, je vois le télégénique Laurent Delahousse terminer le journal en interrogeant Bruce Willis avec grande excitation. Je vous avoue ne pas avoir retenu un mot de cette interview tant ma stupeur fut grande. Mon esprit restait bloqué sur "mais quand est-ce qu'il va parler de la manifestation?". Vaine attente, car ce fut là la conclusion et non des moindres.
En effet, ce n'est pas exact lorsque je dis que je n'ai rien retenu de l'interview de Mister Bruce Willis, alias Mr Die Hard, en réalité j'ai retenu une phrase, une seule, la réponse à la question de Delahousse:
-"Vous avez dit que aviez souhaité vous engager lors de la guerre en Irak, est-ce vrai?".
-"Oui, c'est exact, ça correspondait alors à ce que j'aurais voulu faire pour mon pays".
....
Quelle ironie, voilà qu'était évoquée la cause du malheur des chrétiens d'Irak en toute simplicité, comme si l'engagement dans cette guerre allait de soi pour un Américain de base convaincu du bon droit de son pays à aller détruire celui des autres au nom d'armes de destruction massives que l'on a jamais trouvées et qui n'ont donc jamais menacé l'Amérique.
Non seulement on ne parle pas de la manifestation pour ces chrétiens martyres sacrifiés au nom du Dieu pétrole, mais en plus on en rajoute une couche en évoquant avec légèreté l'événement qui a signé leur arrêt de mort avec un acteur qui incarne toute la brutalité américaine magnifiée à l'écran.
Le monde des médias est bien mystérieux, certains ont parlé de "compassion sélective" en critiquant le soi disant apitoiement des médias sur le sort des chrétiens alors que "les musulmans souffrent aussi en Irak" (je pense à un intervenant musulman de pure mauvaise foi sur France 5 à l'émission d'Yves Calvi consacré aux chrétiens d'Irak).
Finalement, ce brave homme avait raison, il y a bien une "compassion sélective", mais pas dans le sens où il l'entendait, non, les chrétiens d'Orient restent malgré tout un peu ignorés, comme si en parler trop était ennuyeux et peu "vendeur" pour les médias.
Certes, les musulmans meurent aussi en Irak et c'est terrible, mais ce qui est plus terrible encore, c'est que quand 10 chrétiens meurent, 10 000 quittent le pays. En Irak, il n'y a pas des millions de chrétiens comme il y a des dizaines de millions de chiites et des dizaines de millions de sunnites.
A la différence des musulmans, quand des chrétiens meurent massacrés, ce ne sont pas seulement des hommes, des femmes, des enfants qui disparaissent tragiquement, c'est aussi toute une communauté terrorisée qui part et donc une culture qui disparaît, c'est notre patrimoine chrétien d'Orient qui meurt.
Un million, ils étaient un million dans les années 90, combien sont-ils maintenant? 500 000, 400 000 ou 300 000? Quelle importance puisque le chiffre d'une semaine n'est plus celui de la suivante.
Ce point là devrait avoir toute l'attention des médias, surtout lorsqu'en France on manifeste notre soutien à cette minorité en souffrance. Sinon comment leur faire savoir qu'ils ne sont pas seuls? Comment leur faire savoir que nous pensons à eux?
"Les chrétiens d'Orient? Combien de barils de pétrole?" (Robert Solé).

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