11 mai 2010

De l'arabité

Il m'a souvent été donné l'occasion d'entendre le propos suivant chez mes coreligionnaires chrétiens d'Orient: "nous ne sommes pas des Arabes".
L'emploi du mot "arabe" désignerait alors plutôt les musulmans du même pays ou ceux du Golfe ou encore les Maghrébins.

Moi même, je me souviens que petit, à l'école à Nice, "l'Arabe" désignait le plus souvent un Algérien ou un Marocain (peu nombreux dans le quartier résidentiel où nous habitions) et que jamais je ne me suis senti concerné par ce vocable qui sonnait comme une insulte.
Je me rappelle même qu'une bagarre avait éclaté entre un Libanais de ma classe, Mohammad, et un de ses camarades au motif qu'il l'avait "traité d'Arabe" et que "l'Arabe" c'était Chafik, l'Algérien qui subissait quotidiennement le racisme de mes charmants petits camarades.

Le fait d'être arabe s'est posé un peu plus tard, lorsque j'étais à l'école en Suisse, dans une institution privée catholique. J'avais 11 ans et j'étais à l'internat, je cotoyais plusieurs élèves dont les parents étaient de riches Libanais, Syriens, Saoudiens, Emiratis... Une solidarité "arabe" y régnait, les grands défendant les plus petits en cas de bagarre par exemple. Très vite identifié comme un des leurs de part mes racines égypto-syro-libanaises je pus bénéficier de ce traitement de faveur, de la part de garçons qui considéraient le fait d'être arabe comme une fierté.
Je me souviens ainsi que me faisant rosser par Pierre P., (plus âgé et bien plus costaud) est arrivé un grand gaillard, Moyen-oriental (j'ai oublié son pays d'origine), qui lui a intimé l'ordre de cesser de me molester. Et lorsque le Pierre a émis une objection lui disant "qu'est-ce que ça peut te faire? Ce n'est pas ton frère", il s'est vu répondre "si, c'est mon frère, son père est égyptien, c'est un arabe, ne le touche pas".
L'arabité a donc résonné chez moi d'abord de cette manière. Une identification, par des pairs comme étant un des leurs.
Je précise bien que ces pairs étaient des Moyen-Orientaux, essentiellement Syriens et Libanais. C'est donc logiquement que je me suis identifié à ce groupe syro-libanais en priorité.

Je précise également qu'à ce moment là, la question de la religion ne se posait pas, d'ailleurs je ne me souviens plus de qui était musulman ou chrétien dans ce groupe.

Un peu plus tard, ayant quitté l'internat, j'ai oublié cette identification. Nous n'avons que peu fréquenté des "Arabes" durant mon adolescence, et même si à Genève l'un de mes meilleurs amis était un Assouad dont le père était un Egyptien syro-libanais tout à fait comme le mien, son acculturation était telle dans ce domaine que n'avons pas du tout échangé à ce sujet.

La reconnection s'est faite à mes 20 ans, lorsque j'ai entrepris de redécouvrir mes origines paternelles. L'approfondissement de ma connaissance de l'Arabe, des voyages, d'abord en Egypte puis plus tard en Syrie et au Liban, m'ont reconnecté avec l'arabité.
Je me suis senti "arabe" culturellement, et j'ai découvert à l'Institut du Monde Arabe à Paris une seconde maison. Mes amis étudiants en école de commerce comptaient des Franco-Libanais avec qui j'échangeais et me sentais à nouveau connecté.
Mais je me suis trouvé aussi confronté à d'autres Libanais, directement importés de Beyrouth. Des étudiants de St Joseph, chrétiens, maronites et grecs-catholiques pour la plupart. Ils m'ont identifié très vite comme "l'un des leurs". Mais ces Arabes là, prétendaient ne pas en être. La fameuse phrase "nous ne sommes pas des Arabes, nous sommes des Phéniciens" a résonné pour la première fois dans mes oreilles et m'a fait me poser plein de questions. S'ils étaient des Phéniciens, qu'étais-je alors? Etant identifié par eux comme l'un des leurs, étais-je moi-même un "Phénicien"? (ou plutôt un Araméen aux vues des vieilles origines damascènes de ma famille).
Mon arabité supposée je ne peux la revendiquer que du côté de mon père, ce qui dans nos cultures orientales ne pose pas de problème en soi, car c'est la lignée paternelle (celle qui donne le nom) qui l'emporte.
Mon père est génétiquement moitié syrien (grec-catholique) par son père, et moitié égyptien, (copte), par sa mère. De nationalité, il a été égyptien et libanais avant de devenir français.
Mon père parle le dialecte égyptien et a été éduqué en français et en arabe.

On peut donc dire qu'apparemment l'arabité est bien là: Egypte, Syrie et Liban sont clairement des pays arabes, membres de la Ligue Arabe, et foyers culturels du monde arabe depuis des siècles.
Je devrais donc moi aussi être "arabe".

Plus précisément "Arabe du Proche-Orient" semblait correspondre à mon identité, c'est ce qui m'avait semblé depuis mon internat, et pourtant voilà que certains de mes pairs, mes coreligionnaires, qui m'acceptent comme un des leurs, prétendent le contraire: "nous ne sommes pas des Arabes".
Il est vrai que j'avais déjà entendu ma grand-mère, copte, parler "des Arabes" pour désigner pelle mêle les Maghrébins, les musulmans, les Golfites, les autres quoi, les "pas nous".
Il est arrivé qu'une de mes cousines au Caire me désigne avec dédain des Golfites voilées de haut en bas en disant "ce sont des Arabes, pas des Egyptiennes"/"dol 3arab, mesh masriyyin".
La même cousine en visite à Nice pour un congrés pharmaceutique avait regretté que la ville compte autant "d'Arabes"... Je m'étais alors retenu de demander innocemment: "mais n'es-tu pas arabe toi même?".
Je n'y avais jusqu'alors pas vraiment prêté attention, du moins je pensais davantage à un glissement sémantique qu'à une véritable idéologie construite et revendiquée.
Et pourtant, ce qui est présent chez les Libanais chrétiens, l'est effectivement tout autant chez les Egyptiens chrétiens: "nous ne sommes pas des Arabes, nous descendons du peuple pharaonique".

Alors je me suis demandé, qu'est-ce donc qu'être arabe? Qu'est-ce qui fait qu'aujourd'hui beaucoup d'Arabes chrétiens refusent de se reconnaître dans ce vocable?

En premier lieu, le mot "arabe" peut avoir une définition raciale ou ethnique:

Le peuple arabe est un peuple sémite issu de la Péninsule arabique appelée Hedjaz.

arabe: originaire de la péninsule arabique. Tribus arabes, cheval arabe.
Des peuples sémitiques d'Arabie.
Par ext. Des populations arabophones du Proche-Orient et du nord de l'Afrique.
Arabe chrétien==> copte, maronite.
Le Petit Robert.

Mais alors, d'un point de vue strictement génétique un Marocain n'est pas vraiment un arabe, pas plus que ne l'est un Algérien ou un Tunisien.
En effet, si l'on prend l'exemple d'un Tunisien du Nord par exemple, et si l'on s'intéresse à son ascendance, on verra qu'il descend probablement d'abord du peuple punique (carthaginois), il est possible qu'il ait aussi du sang phénicien (comptoirs installés le long de la côte tunisienne), romain et avec un apport arabe mais aussi turc voire circassien.
Un Algérien sera essentiellement de sang kabyle, pour être allé en Algérie, à Alger et en petite Kabylie, j'ai remarqué d'ailleurs que la différence physique entre les arabophones et les berberophones n'était absolument pas évidente! Il s'agit du même peuple avec simplement une différence dans la langue vernaculaire choisie (ou imposée).
D'ailleurs, l'arabe maghrébin est largement influencé aussi bien dans le vocabulaire que dans la prononciation (les consonnes dentales "ts" ou "dz" absolument pas arabes) par le berbère/amazigh. Ainsi pour dire "ouvre la fenêtre" un Marocain dira "7ell el sarjem" pour "efta7 esh shebbâk", outre le glissement sémantique "7ell" pour "efta7" typique du maghrébin ( par ex, "7out" pour "poisson" ou "beyt" pour "ghourfa") on constate l'utilisation d'un mot berbère "sarjem".On le voit la barrière culturelle est mince et révèle bien l'enchevêtrement kabyle-arabe et on peut affirmer que ce chevauchement est également ethnique.

La question suivante se pose pour tous les pays envahis par les Arabes: comment penser que quelques milliers de conquérants arabes auraient fait disparaître un peuple de centaines de milliers (voire de millions) de personne en l'espace de quelques siècles. C'est scientifiquement et génétiquement impossible. Les gènes des conquérants se sont dilués dans les peuples conquis.
Le raisonnement est le même pour le Proche-Orient: Les Araméens et les autres peuples sémites (cousins des Arabes d'ailleurs) qui peuplaient le croissant fertile (les Philistins, les Assyriens/Chaldéens, les Phéniciens etc.) n'ont pas disparu avec la conquête arabe!

Les conquérants arabes ont certes pris femmes sur place et ont eu des enfants. Les gènes arabes sont sans doute présents dans nombre d'habitants des pays du Levant arabe mais pas plus que les gènes sémites "autres", mais aussi perses (les Perses ont envahi la région moultes fois), turcs (500 ans de présence!!), circassiens (les mameloukes), européens (francs, marchands vénitiens, grecs), arméniens etc.Ceci d'ailleurs explique les différences physiques FLAGRANTES entre un Marocain du Sud et un Syrien d'Alep! Le substrat de base n'est pas le même, d'un côté kabyle et de l'autre araméen/syriaque...
Or, les types physiques dépassent les religions et contredisent une thèse qui voudraient que les chrétiens soient différents génétiquement des musulmans.
La démonstration est simple: toute la région était chrétienne avant la conquête islamique. On a eu 90% de la population qui s'est convertie à l'Islam, mais cela s'est fait sur des siècles (par ex, en Egypte, la majorité de la population est restée chrétienne jusqu'au Xe siècle soit 4 siècles après la conquête musulmane et arabe).

On peut certes penser qu'au début les convertis à l'Islam, contrairement aux chrétiens, se sont mélangés aux quelques milliers d'Arabes/conquérants (du Hedjaz) qui dirigeaient chacune des villes ou régions, et que les musulmans étaient au départ plutôt de sang arabe mélangé aux locaux, mais leurs descendants se sont dilués génétiquement dans la population au fur et à mesure des convertions au cours des siècles.

Si on prend l'exemple du Liban. On ne constate aucune différence physique liée à la religion entre un chrétien et un musulman. La différence physique existe certes par exemple peau claire, yeux bleus cheveux châtains plus présents sur la côte versus très bruns, peau mate dans la montagne, mais elle se retrouve dans toutes les religions ou rites! Ils existent des musulmans et des chrétiens clairs et des chrétiens et des musulmans foncés! D'ailleurs beaucoup de Syriens du Nord sont nettement plus clairs que nombre de Libanais... Donc, on le voit on ne peut arguer d'une différence qui voudrait prouver que les Libanais chrétiens ne descendent pas des mêmes ancêtres que les musulmans.

Qu'en est-il de l'Egypte en particulier?
Les Coptes affirment descendre du peuple antique et se différencient parfois des musulmans 'arabes'. Or, l'erreur ne réside pas dans le fait que les Coptes descendent, en partie, du peuple des Pharaons, cela est juste, mais dans la supposition que leurs compatriotes musulmans n'en descendraient pas! L'Egypte est un pays qui a subi nombre d'invasions étrangères: Grecs, Romains, Perses, Byzantins, Arabes, Turcs, outre les populations qui s'y sont installées Arméniens, Albanais, Circassiens, Européens etc. S'il est vrai que les populations de la Haute Egypte ont été moins exposées (d'où le type "pharaonique" que l'on retrouve encore chez les fellahins), on ne peut pas supposer que les chrétiens seraient les seuls vrais descendants du peuple antique et qu'ils seraient significativement plus "purs" génétiquement! L'opposition en Egypte pourrait davantage être faite entre les populations de Basse-Egypte (plus exposées aux invasions et aux influences méditerranéennes) et celle de Haute-Egypte (théoriquement plus enclavées), en tout cas certainement pas entre Chrétiens et Musulmans (dont plus des 3/4 descendent de Coptes convertis à l'Islam).









Bref, d'un point de vue strictement "génétique", il est exact qu'aucun des peuples du Maghreb ou de l'Orient arabe soit stricto sensu ARABE, mais plutôt fait de substrats de peuples dont la base serait les peuples dits "antiques" sur lesquels se sont superposés les conquérants successifs, mais cette vérité concerne tout le monde, chrétiens comme musulmans.
J'en déduis que je ne suis effectivement pas "arabe" au sens génétique du terme et que mes coreligionnaires ont raison de dire qu'ils ne sont pas arabes, d'autant plus que les chrétiens ne se sont pas du tout mélangés aux conquérants arabes musulmans: ils ont conservé leur religion d'origine et l'on sait que d'après la loi islamique tout mariage avec un ou une musulmane implique une conversion pour l'homme non musulman et de toute façon les enfants issus du couple soient musulmans.

Si l'on regarde maintenant ce que signifie "être arabe" d'un point de vue culturel.

La définition d'arabe serait celui qui appartient à l'espace culturel arabe.
Cet espace, défini par la linguistique (langue arabe et ses dialectes), cet espace est très vaste et s'étend de la Mauritanie au Golfe persique.
Il n'y a évidemment pas UNE culture arabe mais DES cultures arabes, qui s'organisent autour de la langue arabe et de ses différents dialectes.
Ces cultures comptent trois grands pôles: Le Maghreb, le Mashreq, et le Golfe.
Bien sûr au sein de ces pôles on peut voir des différences importantes. Néanmoins, toutes ces cultures ont un point commun: la langue arabe écrite et la présence de l'Islam.

Or, prétendre ne pas être arabe d'un point de vue culturel revient à dire ne appartenir à cette culture et y avoir échappé pendant des siècles.
Mais il est absurde et faux de prétendre que les chrétiens n'ont pas leur place dans cette culture à laquelle ils ont contribué depuis le commencement!
Les Arabes ont fait appel aux architectes et aux artistes chrétiens pour construire leurs premières mosquées au Caire, à Damas ou à Alep!
En outre, il n'a pas été fait table rase du passé immédiatement, car de même que pour la génétique, la culture arabe est venue s'ajouter à un substrat de civilisations.

Nier le rôle des chrétiens et de la chrétienté dans cette culture (même si l'Islam est devenu dominant) est dangereux car c'est faire du christianisme un étranger dans cette région! Ce qu'il n'est certainement pas.
Les chrétiens ont non seulement participé au cours des siècles à cette culture (peut-être davantage ceux du Levant et d'Irak que les Coptes qui se sont "endormis" du XIe s. au XIXe s.) mais ont également été grandement impliqués dans la "Nahda" et ont donc ont littéralement façonné la culture arabe moderne et en particulier les Chawam (Syro-Libanais) en Egypte, les Syriens et les Libanais au Levant.

Les Maronites, les Grecs-catholiques et les Grecs-orthodoxes ont ainsi joué un rôle de PREMIER PLAN.
De même dans l'émergence du nationalisme arabe, les chrétiens (les Coptes en Egypte, les Grecs-orthodoxes en Syrie ou plus tard en Palestine) ont occupé une place importante.
La vérité historique n'est pas à démontrer, les chrétiens d'Orient qu'ils soient coptes, grecs-catholiques, syriaques ou maronites sont culturellement des Arabes depuis des siècles, au même titre que leurs compatriotes musulmans.

Que s'est-il donc passé? Qu'est-ce qui a poussé et poussent encore des chrétiens à rejeter cette culture (et parfois cette langue) qui était pourtant la leur durant des siècles, et dans laquelle ils ont réaffirmé leur poids à la fin du XIXe?

Le colonialisme semble y être pour beaucoup: la présence européenne et en particulier française au Levant après la campagne d'Egypte et de Syrie de Bonaparte.
Les écoles chrétiennes (françaises, anglaises ou américaines) et leur réseau ont façonné de nouvelles élites. Le français (et parfois l'anglais) est devenu la langue de ces élites urbaines, qui un temps, sont restées bilingues et ont su utiliser cette connaissance pour servir d'intermédiaire entre les nouveaux "maîtres".

Ce fut typiquement le cas des Syriens d'Egypte à la fin du XIXe mais aussi des chrétiens du Liban et certains chrétiens de Syrie, de Palestine ou d'Irak.

La question libanaise est à part, car la France avait promis un état aux chrétiens de la montagne dont la France s'est considérée comme protectrice depuis François Ier. Ils ont donc commencé à affirmer leur différence culturelle, leur côté "à part" différent pour justifier d'une culture, d'un état donc qui ne serait pas incorporés dans la Grande Syrie, " état arabe" pour les "Arabes"...

Mais on avait promis un état aux Assyriens également, promesse des Anglais, non tenue qui s'est soldée par les massacres ignobles des Assyro-Chaldéens par les troupes irakiennes dans les années 30 et dont personne ne parle plus.Il est fort à parier que s'il y avait eu un état assyrien il se serait revendiqué de la culture assyro-chaldéenne, non arabe.

Il existe aussi une revendication copte non arabe et un projet de constituer un état copte dans le Saïd. Là aussi depuis les années 30 on entend le discours "nous ne sommes pas des Arabes, nous sommes des Coptes".
Ces revendications, appuyées on l'a vu, par les puissances coloniales toujours promptes à diviser pour mieux régner, a trouvé un écho dans les élites et la classe moyenne (naissante) des pays du Levant et de l'Egypte.

Après des siècles de tutelle islamique, avec des périodes humiliantes, durant lesquelles les chevaux étaient interdits aux chrétiens qui devaient monter des ânes, le port du vert était prohibé, les chrétiens devaient céder le passage face à un musulman etc., de massacres divers ( les plus marquants en 1840 et 1860), les chrétiens ont pu occuper un rôle publique flatteur dans la société coloniale, un rôle de DOMINANT, culturel et économique, sans complexe et sans peur. Les chrétiens ont ainsi voulu se démarquer et dire aux puissances européennes qui avaient mis en place un système de hiérarchie "regardez, nous ne sommes pas comme ce peuple inférieur, pas comme ces "Arabes", nous sommes différents et proches de vous, aimez nous!".
Une différence sociale s'est mise en place notamment entre une bourgeoisie urbaine, européanisée et chrétienne d'une part et un peuple de paysans ou de petits artisans musulmans d'autre part. Ceci bien sûr ne doit pas faire oublier qu'il existait des paysans chrétiens et des grands bourgeois musulmans!

C'est à ce moment qu'est apparue une volonté de différentiation (avec l'affirmation de son "occidentalisation" ou avec un lien revendiqué à une ascendance antique pré islamique) chez des chrétiens orientaux en mal de différentiation vis à vis d'un monde arabe dominé.
Mais parallèlement à cela, les mouvements nationalistes arabes se sont développés au début du 20e siècle, englobant aussi les chrétiens car officiellement "laïc" ou supra religieux. Du coup, certains chrétiens se sont trouvés pris en tenaille: faut-il revendiquer notre identité nationale "arabe" avec les musulmans ou faut-il clamer notre identité différente de non arabe chrétien??
Or, ce n'est un secret pour personne, les mouvements nationalistes arabes ont finalement rapidement échoué à porter un réel projet de société laïcisée qui aurait fait toute leur place aux chrétiens dans un contexte national et non colonial.

Pour reprendre le cas spécifique du Liban, le nationalisme arabe a surtout séduit les musulmans (et certains chrétiens, majoritairement grecs-orthodoxes) attirés par la réunification à une Grande Syrie, alors que les chrétiens (surtout les Maronites) craignaient de disparaître dans cette Syrie arabe. La presque guerre civile de 1958 en est un exemple flagrant.
D'où, pour faire simple, une réaction forte d'affirmation de "non arabité" par les partisans du Grand Liban indépendant.
Donc pour soutenir l'existence d'un pays du cèdre indépendant, on l'a pensé "non arabe" en opposition à la Grande Syrie, royaume des Arabes. Mais se définir comme "occidentalisé" ou pro-occidental (comme se sont définis les Syriens chrétiens en Egypte par exemple) ne pouvait pas suffir à un projet national au Proche-Orient, sinon au risque d'apparaître comme une tentative néocoloniale ou, pire, "croisée" et donc illégitime.

Les Libanais ne voulaient pas être un second Israël, il fallait asseoir la légitimité de cet état dans la région et revendiquer son ancrage ancien voire antique, donc le faire remonter à l'époque anté islamique.
Le rattachement historique aux royaumes de Phénicie a ainsi été fait par les chrétiens (particulièrement les Maronites) et porté comme idéologie pour définir une identité libanaise à part (depuis l'identité libanaise et ses spécificités ont été définies de manière plus riche et plus complète, en englobant toute l'histoire du Liban et de ses communautés et donc aussi les Musulmans, les Druzes etc.).

Pourtant, la filiation à la Phénicie antique revendiquée par les Maronites n'est pas forcément fondée sur une vérité historique, car la communauté adepte de St Maron provient à l'origine de Syrie (Antioche) et a trouvé refuge au Liban au Ve siècle fuyant les persécutions byzantines, c'est-à-dire bien après la disparition des royaumes phéniciens.
Si on veut aller plus loin, on peut dire que les "véritables" descendants des Phéniciens seraient plutôt les Sunnites et les Grecs-orthodoxes de la Côte (vieilles familles de Beyrouth, Jbeil/Byblos, Saida/Sidon etc.).

A rappeler également que les royaumes phéniciens s'étendaient sur la Côte syrienne et que donc les Syriens de Lattaquieh pourraient tout aussi légitement revendiquer cette filiation. Vérité qui dérange certainement les thèses de certains Libanais voulant opposer génétiquement le peuple libanais/phénicien aux Syriens/Arabes alors que les deux états se différentient surtout par leur projet politique et sociétal à chacun.

Des recherches scientifiques du généticien libanais Pierre Zalloua, basées sur des tests ADN prélevés sur un échantillon de Libanais et comparés à des prélèvements faits sur des dents de momie phénicienne tendent à prouver qu'au moins 50 % des Libanais vivaient déjà ici il y a 10 000 ans, qu'au moins 30 % sont descendants des Phéniciens, et ceci sans aucune distinction de religion; il n'y a en effet pas plus de Phéniciens chez les maronites qu'il y en a chez les musulmans par exemple. Ces tests ADN prouvent de plus qu'il y a autant de descendants de croisés chez les chiites que chez les maronites, ce qui tend a démonter le mythe de la spécificité historique maronite[21]. Wikipedia, 21= source http://www.caza-zgharta.com/archive/PZallouaa.htm [archive]

Pour conclure, la revendication de la "non arabité" s'est donc construite de deux manières:

- 1. Par une volonté d'assimilation sociale et culturelle au dominant européen:

Par exemple, en Egypte: on ne veut pas être assimilé au peuple arabe, à la plèbe, on est socialement différent et on veut être accepté comme modernes, civilisés.
C'est le cas des populations non arabes de fait comme les Arméniens, les Grecs, les Chypriotes, les Maltais, mais aussi les Syriens et Libanais chrétiens d'Egypte qui ont voulu pour certains oublier leur arabité culturelle ou du moins celle de leurs ancêtres qui quand ils sont arrivés en Egypte parlaient l'arabe de Damas, de Zahlé ou d'Alep comme langue maternelle. Les générations suivantes, éduquées dans les écoles chrétiennes francophones, ont parfois oublié d'apprendre l'arabe ou bien l'ont relégué au rang de langue utilitaire, qu'il "fallait bien parler pour se faire comprendre des domestiques, des employés etc".
Ce reniement de l'arabe ne fut pas le cas de tous les Chawam d'Egypte, bien sûr beaucoup continuaient à le dominer (en particulier les hommes), mais même si l'arabe était encore parlé couramment dans certaines familles, on pouvait constater une posture culturelle occidentalisée dominante.

- 2. Par volonté politique et idéologique:

Revendication d'un état bien à eux, pas aux autres (musulmans), et donc différent de la majorité englobante: les Arabes.
Cette volonté n'est pas basée sur une réalité génétique ou même historique mais sur la simple volonté des chrétiens voulant constituer un état: on peut penser au projet national du Liban au départ, mais aussi aux revendications des Assyriens après la Première Guerre Mondiale, ou de certains Coptes.

Enfin, aujourd'hui, alors que modèle politique issu du nationalisme arabe a clairement échoué. l'Islamisme a remplacé le nationalisme partout dans le monde arabe.
Or, l'Islamisme exclut les chrétiens.
La revendication de la "non arabité" se trouve encore plus légitimée et cette fois ci, plus seulement au Liban, d'autant plus que dans le monde "civilisé", "un Arabe" = musulman.
Les chrétiens ont donc tout intérêt à revendiquer de ne pas être arabe pour ne pas être assimilé à un monde vu comme barbare et menaçant.

Mais encore une fois, ce jeu est dangereux car il conduit à considérer les chrétiens comme des étrangers.
Or le christianisme et les chrétiens font partie intégrante du monde arabe et l'arabité est aussi chrétienne.

Alors être arabe ou ne pas être arabe? Telle est la question...

3 Comments:

Anonymous Anonyme said...

bel exercice, qui clarifie et met de l'ordre dans les fausses idées, les interprétations et les détournements de définitions.
le même exercice sur le Français (qu'est-ce qu'un français ? ) mettrait en évidence une similitude ou pas.
Je parierai que oui, car de mon point de vue, les invasions et dominations passées ont influées sur l'évolution des hommes.

2:31 PM  
Blogger sophian_7 said...

Très bel article, clair, complet et courageux.

Dieu bénisse les Arabes et nous guide vers une société juste ou les chrétiens retrouveront la place qu'ils méritent.

6:40 PM  
Anonymous Anonyme said...

I really like your blog and i really appreciate the excellent quality content you are posting here for free for your online readers. thanks peace dale tuck

11:21 AM  

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