La où sont tombés les enfants d’Arménie
Car le régime de Damas reconnaît ce que la Turquie moderne se refuse toujours à admettre : le premier génocide de l’histoire, celui de 1915 qui a conduit à l’élimination de 1,6 million d’Arméniens, uniquement parce qu’ils étaient Arméniens.
A Deir ez Zor j’ai trouvé une église construite en 1993. Sobre, belle. Elle parle avec pudeur de la douleur d’un peuple qui a connu l’enfer, qui est mort dans le silence, ses cris étouffés, perdus dans le désert brûlant.
Après avoir rassemblés les hommes et les avoir exécutés, femmes, enfants et vieillards ont été conduits des différentes provinces arméniennes de Turquie vers le désert syrien. Assoiffés, affamés, ceux qui avaient survécu aux meurtres et aux tortures ont finalement expiré couchés sur le sable brûlant.
Deir ez Zor est comme une prière portée aux enfants d’Arménie, premier royaume de la chrétienté.
Comment oublier ces photos prises dans ses convois de la mort.
Comment oublier les têtes coupées des hommes, alignés comme les trophées d’une chasse monstrueuse.
Comment oublier cette jeune fille, violée, suppliciée, au corps profané, cuisses ouvertes et sa tête tranchée, posée à côté dans une pause macabre.
Comment oublier ses enfants affamés, squelettiques qui sont morts dans les bras de leurs mères hagardes, déchirées, trop faibles pour crier, sans plus de larme pour pleurer.
A Deir ez Zor, j’ai vu l’horreur, mais j’ai aussi vu la foi d’un peuple qui n’a pas abdiqué, un peuple fier qui se bat pour la mémoire de ses morts, ceux dont on dit que le sang répandu donna à l’Euphrate une couleur rouge.
A Deir ez Zor j’ai prié pour mes frères d’Arménie et leur mémoire.
Et c’est bien pour cela aujourd’hui que se battent les enfants des survivants, la mémoire, le souvenir de leur existence brisée. L’existence d’avant, celle de ces villes arméniennes d’Anatolie, qui comptaient 20000, 30000 habitants, tous Arméniens.
Cette existence que les Turcs veulent nier. Oui, les Arméniens existaient en Turquie, ils avaient des provinces entières.
J’ai vu les visages souriants des enfants posant avec leur classe, j’ai vu les mères en costume traditionnel tenant fièrement leur poupon sur leurs genoux, les hommes dignes à leur côté. 1913, 1914, un ou deux ans avant l’horreur, ces familles innocentes ignoraient leur destin à venir.
J’ai compris alors la douleur de ce peuple, la douleur de ne pas voir leur génocide reconnu par l’état qui l’a perpétré.
Aujourd’hui, non seulement la Turquie moderne se refuse à reconnaître le génocide, mais condamne à la prison ceux qui osent l’évoquer sur son territoire. Et ceux qui échappent à la prison peuvent compter sur les « loups gris », Turcs nationalistes extrémistes, pour les assassiner.
Aux portes de l’Europe, la Turquie se doit de reconnaître ce que certains de ses enfants ont commis : le premier génocide de l’histoire. Ce génocide étant d’ailleurs la conclusion la plus horrible des massacres de chrétiens (Arméniens, Syriaques, Chaldéens, Grecs-orthodoxes, Grecs-catholiques) perpétrés dans l’empire ottoman tout au long du XIXe siècle : 1840, 1860, 1890… les dates sont nombreuses et se bousculent dans la mémoire des chrétiens d’Orient mais pas dans les livres d’histoire des petits Turcs.
Zabel, je n’oublierai pas Deir ez Zor, je n’oublierai pas le calvaire et la foi des enfants d’Arménie.
« Ils sont tombés les yeux pleins de soleil
Comme un oiseau qu'en vol une balle fracasse
Pour mourir n'importe où et sans laisser de traces
Ignorés, oubliés dans leur dernier sommeil
Ils sont tombés en croyant ingénus
Que leurs enfants pourraient continuer leur enfance
Qu'un jour ils fouleraient des terres d'espérance
Dans des pays ouverts d'hommes aux mains tendues
Moi je suis de ce peuple qui dort sans sépulture
Qu'a choisi de mourir sans abdiquer sa foi
Qui n'a jamais baissé la tête sous l'injure
Qui survit malgré tout et qui ne se plaint pas
Ils sont tombés pour entrer dans la nuit
Éternelle des temps au bout de leur courage
La mort les a frappés sans demander leur âge
Puisqu'ils étaient fautifs d'être enfants d'Arménie »
Charles Aznavour

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