06 mars 2007

Péril en la demeure: l'avenir incertain des chrétiens d'Orient


En ces temps troublés, voilà venu le moment de faire un point sur la situation des chrétiens en Orient, ce qui est l’essence même de ce blog.
Aujourd’hui, ne nous cachons pas la vérité, l’avenir du christianisme en tant que religion vivante est gravement menacé sur la terre de ses origines.
Doit-on rappeler que la terre du grand Cham (Palestine, Liban, Syrie, Jordanie), mais aussi l’Egypte et la Mésopotamie (Irak) ont vu naître le christianisme, prêcher les apôtres et apparaître les premières communautés chrétiennes ?
C’est sur cette terre sacrée pour le christianisme que sont apparues aussi les premières structures de l’Eglise, les évêchés, le clergé mais aussi les monastères… L’Egypte a donné les premiers anachorètes et les premiers moines, Byzance la Grande régna sur l’actuelle Turquie, la Syrie, le Liban, la Palestine… Comment évoquer ces siècles d’or du christianisme en quelques lignes… difficile, et pourtant si nécessaire, alors que l’Occident chrétien, héritier lui aussi de cette histoire, semble l’avoir oublié…
Car vous avez sans doute remarqué l’ignorance des Européens vis-à-vis de l’histoire chrétienne du Proche-Orient. Qui d’entre nous ne s’est pas heurté à une incrédulité étonnée après évocation de notre religion : « Comment ? Des Arabes chrétiens ? Vous êtes convertis ? »
Les chrétiens ne sont pourtant pas encore « ultra minoritaires » contrairement à ce qu’aiment répéter les médias français, quand ils daignent parler de ces millions de chrétiens aux traditions millénaires : 15 millions, ils sont 15 millions ! Clamez ce chiffre, tant qu’il est vrai, 15 millions, ce n’est pas rien ! C’est plus que la population de la Tunisie ! Ils sont encore là ces chrétiens, dans la richesse de leurs rites ancestraux, de leur histoire propre : Coptes, Maronites, Grecs-orthodoxes, Melkites grecs-catholiques, Assyro-Chaldéens, Syriaques, Arméniens…

Pourtant, il est vrai que l’avenir n’a jamais semblé aussi sombre pour les minorités chrétiennes du Proche Orient…
Ne sont-ils pas les plus menacés lorsque gronde la menace de la guerre et que montent les intégrismes, la haine, le fanatisme…
L’Islam et ses dérives extrêmes est toujours là pour rappeler aux chrétiens qu’ils ne sont que tolérés dans les sociétés musulmanes, eux qui sont là depuis les temps du Christ, c’est-à-dire bien avant le temps de la conquête islamique.

Oui, il est temps aujourd’hui de faire un bilan sur la réalité qui est celle de nos frères chrétiens d’Orient !

Irak : commençons par le pire. Alors que le pays s’enfonce toujours plus dans le chaos d’une guerre civile qui ne veut pas dire son nom, entre Chiites et Sunnites, les chrétiens souffrent le martyre. Dès la chute du régime « laïc » de Saddam Hussein, sous lequel ils étaient relativement épargnés, des commerçants chrétiens de Mossoul ont vu leurs magasins d’alcool incendiés par des milices chiites fanatiques, leur reprochant ce commerce illicite au regard du Coran. Très vite, l’insécurité régnante a conduit les plus aisés à partir (certains dès la première guerre du Golfe en 1990).
De près de 4 millions de chrétiens à la fin des années 80, il n’en reste que 700 000 à 800 000… Leur vie est souvent un véritable calvaire… agressions, enlèvements des plus aisés pour demande de rançon, viols, pressions sur les femmes pour qu’elles portent le voile voire attaque à l’acide nitrique pour les plus récalcitrantes.
La communauté assyro-chaldéenne (rattachée à Rome) et les Arméniens ont subi des attaques lors de l’été 2004 lorsque des attentats ont été commis contre des églises à Bagdad par El Qaida.
Grands oubliés de la « reconstruction », alors que les Chiites et les Sunnites se disputent le pouvoir et que les Kurdes se sont retirés dans leur province du Nord et tentent avec succès d’organiser leur autonomie, les chrétiens semblent avoir été totalement exclus du jeu politique et du projet du « nouvel Irak ». Les Américains n’en tiennent pas compte, et ils se retrouvent bien souvent pris entre les feux des milices rivales. Leurs terres, leurs habitations sont convoitées, y compris par les Kurdes, qui commencent à peine à se soucier de la « protection » de ceux qui vivent au Kurdistan.
Il risque bientôt de ne plus avoir de chrétiens en terre d’Irak, alors que l’Occident semble bien muet vis-à-vis de ce drame qui portera un coup fatal à la diversité irakienne.

Egypte : alors qu’il ne reste pratiquement plus de chrétiens levantins (juste quelques milliers de Melkites et de Maronites, quelques Grecs-orthodoxes), les Coptes, chrétiens autochtones, pourtant nombreux, avec une population estimée à 7 ou 8 millions, n’en finissent pas de subir humiliations et intimidations. Face à l’islamisation outrancière de la société égyptienne, la chrétienté n’a plus vraiment droit de cité dans un pays qui pourtant comptait jusque dans les années 50, l’une des communautés chrétiennes les plus prospères du monde arabe, car aux Coptes s’ajoutaient des chrétiens venus de tout le Levant (Syrie, Liban, Palestine, Turquie…), et beaucoup de ces chrétiens tenaient l’économie, la culture et occupaient des postes clefs dans la haute administration ou dans les ministères, sous la monarchie égyptienne.
Le départ de la société levantine dans les années 50-60, au plus fort de la nassérisation de l’Egypte correspond au déclin d’un Egypte qui depuis n’a de cesse de se refermer sur elle-même et de perdre en rayonnement culturel… Influencée par les pratiques religieuses du Golfe où beaucoup d’Egyptiens sont partis travailler dans les années 70-80, la société égyptienne s'est radicalisée: la pudibonderie est de mise, le voile a envahi les rues, et le niqab (couvrant tout le visage) semble maintenant en progression rapide. Le pouvoir de Hosni Moubarak est pris d’hésitation entre une répression impitoyable à l’encontre des mouvements islamistes violents et la conciliation sur les sujets de société avec les islamistes dits « modérés ». La fête de Noël est dorénavant appelée le « Christmas », en anglais dans le texte, sur les chaînes nationales, pour lui enlever toute connotation orientale (Noël ayant pourtant une appellation en arabe : « Aïd el milâd » littéralement « Fête de la Naissance») et mettre ainsi en avant un côté occidental (donc « pas de chez nous ») et marchand, lui conférant un folklore éloigné de sa signification fondamentale : la naissance du Christ. Et pourtant l’Egypte fut bien l’une des première terre chrétienne ! Qui parmi les Egyptiens (hormis les chrétiens) se souvient que la Sainte Famille trouva refuge en Egypte ?
Les Coptes sont toujours officieusement interdits de certaines fonctions clefs dans la diplomatie, l’armée et bien sûr la politique. Les événements récents d’Alexandrie en octobre 2006, où une foule hystérique et haineuse voulait mettre le feu à une église copte accusée d’avoir distribué des DVDs contenant une pièce de théâtre soit disant insultante pour l’Islam, ou encore les tensions palpables dans la vie de tous les jours, les histoires de conversions forcées en Haute-Egypte, les meurtres, les viols, niés par les autorités comme crimes à caractère religieux, tout cela inquiète beaucoup de chrétiens qui, phénomène nouveau pour les Coptes, prennent de plus en plus souvent le chemin de l’exil.
De plus en plus de voix s’élèvent contre les discriminations et la violence que subissent les Coptes, comme celle d’Abouna Zakariyya en exil à Chypre, ou encore des mouvements tels « Al Aqbat el ahrar » (les Coptes libres). La communauté copte en exil aux Etats-Unis tente de faire pression sur le gouvernement américain principal pourvoyeur de fonds d’une Egypte de plus en plus endettée.
Quant au Pape des Coptes, Baba Shénouda, ses appels à la tolérance au côté du Cheikh d’El Azhar, Tantaoui à la solde du pouvoir, sonnent complètement creux. A la tête d’une église sclérosée et rétrograde, Shénouda, ne semble plus préoccupé que par conserver une influence moyenâgeuse sur ses ouailles. Exilé par Sadate dans un monastère pour avoir critiqué les mesures pro-islamique du successeur de Nasser, libéré après sa mort en 1981, Shénouda est depuis bien silencieux et se garde bien de toute intervention politique, se bornant à rappeler la spécificité égyptienne de l’église copte, par ailleurs bien isolée du reste des églises orientales, avec lesquelles elle a peu ou pas de lien.

Liban : qu’en est-il de la situation des chrétiens du Liban ? N’étaient-ils pas connus pour être les plus puissants, les plus impliqués dans le devenir de leur pays. Avant 1975 certainement, aujourd’hui rien n’est moins sûr. Le nombre de chrétiens a tout d’abord fortement baissé en proportion, par rapport à celui des Musulmans, et plus particulièrement par rapport à celui des Chiites (aujourd’hui alors que tout recensement confessionnel est interdit, les chrétiens sont estimés à 25-30% de la population totale, soit 1,5 mio sur 4,5 mio de Libanais). Car les Chiites sont sans conteste la communauté montante du Liban d’après guerre. Dans un Liban en proie à de nouveaux troubles, les chrétiens montrent à nouveau leurs divisions avec d’un côté un Michel Aoun qui soutient le Hezbollah et de l’autre un Samir Geagea fraichement sorti de prison qui soutient le gouvernement de Fouad Siniora. Décidément rien ne sera jamais simple au pays du cèdre, mais malheureusement un constat s’impose : la présence chrétienne diminue, outre l’exil de centaines de milliers de Libanais de confession chrétienne durant la guerre, les morts, s’ajoute le déplacement de populations, dans le Chouf, dans le Sud, avec des villages anciennement chrétiens devenus musulmans au gré des conflits.
Oui, la présence chrétienne au Liban est menacée, la montée du Hezbollah, la radicalisation de certains sunnites, et le jeu toujours trouble des Druzes, doivent appeler les chrétiens à la vigilance. Ils doivent à nouveau éviter d’être pris entre deux ou trois feux, leur situation n’est plus celle de 1975, ils ne sont plus une force politique ou armée au Liban. Depuis les accords de Taef en 1989, ils ont perdu le pouvoir, Dieu fasse qu’ils ne perdent pas plus.

Syrie : on entend peu parler des chrétiens de Syrie, plus discrets que leur voisins libanais et pourtant près de 1,5 million, soit environ 8% de la population. Très présents à Damas ou Alep mais aussi dans les zones frontalières avec la Turquie, la communauté chrétienne de Syrie est riche en différence puisqu’elle compte pratiquement la même mosaïque de rites que son voisin libanais : les Grecs-orthodoxes sont les plus nombreux, puis viennent les Melkites Grecs-catholiques, les Arméniens, les Syriaques et les Maronites. Viennent s’ajouter maintenant des réfugiés d’Irak, des Chaldéens qui ont trouvé refuge dans les faubourgs de Damas, ils attendent le plus souvent la possibilité de quitter l’Orient pour l’Occident où se constitue une diaspora assyrienne de plus en plus importante.
Jusqu’à présent les chrétiens semblent préservés, protégés par le régime minoritaire alaouite, mais comme ailleurs l’islam fondamentaliste gagne du terrain et le pouvoir doit concilier avec les tendances les plus « modérées ». En Syrie aussi, les jeunes chrétiens diplômés quittent le pays pour chercher du travail aux Etats-Unis ou au Canada, alimentant une diaspora grandissante.

Jordanie : la terre du Jourdain semble être pour le moment encore un lieu sûr pour les chrétiens qui représentent 10% de la population. Essentiellement grecque-orthodoxe, la population chrétienne est pour beaucoup d’origine palestinienne, composés des descendants des réfugiés de 1948. La dynastie hashémite au pouvoir depuis la création de cet état en 1923 protège ses sujets chrétiens et prône la tolérance.

Palestine : la situation des chrétiens n’a cessé de se dégrader au fil des guerres et du conflit israélo-palestinien. En 1919, alors que la Palestine s’émancipait de la tutelle ottomane et était placée sous mandat britannique, la population chrétienne représentait presque 25% de la population totale. Aujourd’hui, les chrétiens ne représenteraient plus que 4 à 5% de la population en territoire palestinien. La partition de Jérusalem, la politique israélienne poussant les populations palestiniennes à partir (sans faire de distinction entre musulmans et chrétiens) et les conditions de vie de plus en plus difficiles en Cisjordanie ou dans la bande de Gaza a conduit des dizaines de milliers de chrétiens à quitter la terre du Christ. Alors que la résistance palestinienne était laïque au début du mouvement, notamment au sein de l’OLP avec certains leaders qui étaient eux-mêmes chrétiens comme le Grec-orthodoxe, Georges Habbache, elle est devenue aujourd’hui fortement teintée d’islamisme et la « cause palestinienne » s’est muée depuis la fin des années 80 en « cause islamique », mettant totalement hors du jeu les chrétiens devenus ultra minoritaires en Palestine.
Il semble qu’après les élections qui ont porté le Hamas, mouvement islamiste, au pouvoir, la situation se soit dégradée pour les chrétiens, qui subissent pression et hostilité, racket et humiliations, en particulier pour le peu qui reste dans la bande de Gaza. La fermeture régulière des frontières par les Israéliens, la construction du « mur de la honte » nuit grandement au commerce dans lequel les chrétiens excellent d’habitude. La situation économique se dégrade dangereusement et les jeunes sont de plus nombreux à partir de cette terre qui est la leur depuis des siècles mais qui ne semblent plus vouloir d’eux.
Des villes symboles du christianisme comme Bethléem, majoritairement chrétiennes il y a 10 ans, sont aujourd’hui à majorité musulmane.
Il y a quelques temps, j'ai pu lors d'une réception, être présenté à Leila Shahid, alors représentante de l'Autorité palestinienne en France, j'ai commencé à lui poser la question suivante "vous savez l'importance qu'ont joué les chrétiens dans les mouvements de résistance palestinienne et pourtant aujourd'hui leur avenir semble menacé..." et elle de m'interrompre avec un charmant "oui, bien sûr" roucoulant et de virevolter avec grâce vers l'ambassadeur du Maroc qu'elle salua avec empressement. Ma question était en réalité: "l'Autorité palestinienne se préoccupe-t-elle de la situation inquiétante des chrétiens en Palestine?". J'ai eu ma réponse.

On le voit la situation est préoccupante dans presque tous les pays du Proche-Orient, la palme revient à l’Irak, dont on pourrait se dire que la guerre fournit au moins un prétexte… mais que dire de l’Egypte pourtant stable politiquement et alliée des Américains?
La chrétienté est menacée de disparition totale dans une région qui l’a vu naître et prospérer ! Les chrétiens ont pourtant apporté tant de choses à la civilisation arabe, notamment dans ses liens avec l’extérieur. Leur disparition ne pourra conduire qu’à une incompréhension plus grande encore entre Occident et Orient, à une radicalisation sans nuance et à la déchéance totale des sociétés proche-orientales renvoyées à une uniformité étroite et stérile dont le projet islamiste se targue avec fierté d’être porteur.
"Hier, citoyens protégés de seconde zone, les chrétiens sont devenus des cibles. Ni patrie ni refuge. Assimilés aux Américains et aux Britanniques, ils ne sont admis aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne qu'au compte-gouttes. Ces gens-là ne sont pas intéressants. "Le Vatican, combien de divisions ?", ironisait Staline. Et les chrétiens du Moyen-Orient, combien de barils de pétrole ?" Robert Solé

1 Comments:

Anonymous Cyrille Paillerd said...

La situation est bien alarmante, aggravée par le contexte géo-politique de plus en plus perturbé par les conflits.

Cela dit, ceci n'est que conjoncturel : le mal est plus profond, et vient d'une difficulté originelle, consubstantielle au Coran : il s'agit de la "tolérance" envers les gens du livre, tolérance qui entraîne l'inégalité, l'humiliation et in fine la conversion ou l'exil.

Le Proche-Orient, patrie de naissance du christianisme, fut jadis une terre chrétienne féconde en spiritualité et en débats. Puis elle fut une terre soumise à l'islam policico-militaire. Et aujourd'hui une terre d'islam - de facto.

Pouvons-nous en tirer des enseignements pour l'Europe ?

11:04 AM  

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