Les gardiens du cèdre - Hommage aux Maronites
Un soir d'été, fin juillet, je cherchais un taxi pour rentrer, je commençais à me dire qu'à Paris même en plein été il était difficile d'en trouver...Et puis il est arrivé, mon taxi providentiel. Quelques mots échangés, un commentaire sur le manque de taxis et une explication avancée par le chauffeur, les vacances... Et là un doute, ce léger accent, cette physionomie, même si elle était difficilement observacle dans la pénombre: mon chauffeur ne serait-il pas libanais? Je lui posai une question, logique dans la conversation, mais dont j'étais sûr qu'elle m'apporterait une réponse riche de renseignements: "Et vous? Vous ne partez pas en vacances?", là le chauffeur répondit: "si, j'aimerais bien, mais je ne suis pas sûr de pouvoir... je suis libanais, vous comprenez?".Si je comprenais? Bien sûr que je comprenais! Nous étions alors en pleine agression israélienne contre le Liban. Les images terribles se succédaient à la télévision: ponts, autoroutes, port, aéroport, quartiers, villages subissaient les bombardement de la puissante et implacable Tsahal.
Je me lançai, en arabe, et nous commençâmes une conversation chaleureuse et agréable qui dura tout le trajet. Au début, il me fallut néanmoins sonder mon interlocuteur: parler à un Proche-Oriental nécessite toujours de savoir qui il est: c'est-à-dire à quelle communauté il appartient. Et oui, nous orientaux, n'avons pas totalement dépassé ces "clivages" creusés par les siècles et les persécutions des uns par les autres, comprenez des chrétiens par les musulmans. Alors, mon interlocuteur, mon chauffeur, était-il chrétien ou musulman? j'avais le sentiment qu'il avait reçu l'eau du baptême, mais il me fallait m'en assurer par quelques questions: d'où venait-il, où habitait sa famille... le nom connu d'Ashrafiyyé, quartier résidentiel chrétien de Beyrouth, fut prononcé, le doute n'était plus permis: "enta maroni?"/"tu es maronite?", lui lançais-je alors, il confirma par un sourire. Je pouvais donc fustiger tranquillement le Hezbollah, sa morgue irresponsable, son chef barbu étiqueté "saint" par les foules musulmanes en délire, ses diatribes insupportables, son turban entêté; mon chauffeur partageait mes vues, nous étions du même univers.
Car il existe 17 communautés religieuses officielles au Liban, dont 6 jouent véritablement un rôle politique et économique.
- Les musulmans se répartissent en 3 groupes: les Sunnites, les Chiites, les Druzes.
- Les chrétiens sont répartis en de multiples communautés: les plus nombreux sont les Maronites, viennent ensuite les Grecs-Orthodoxes puis les Melkites Grecs-catholiques.
Moins nombreux sont les Arméniens (catholiques et orthodoxes), les Syriaques (catholiques et orthodoxes), les Nestoriens, les Latins, les Protestants, plus récemment les Coptes... Du côté des musulmans, les Alaouites ont fait depuis peu leur entrée, originaires de Syrie, ils forment la communauté dont est issu le clan El Assad, actuellement au pouvoir à Damas. Historiquement très défavorisés, inutile de préciser qu'ils ont été promus au rang de communauté officielle du Liban du temps de l'occupation syrienne.
Que de communautés chrétiennes, que de richesse!... Alors pourquoi ai-je lancé directement "tu es maronite?". J'aurais pu me tromper! Mais les Maronites sont de loin les plus nombreux parmi les chrétiens... ils sont aussi ceux qui sont le plus représentés dans toutes les couches sociales de la société libanaise, alors que les Grecs-orthodoxes et les Melkites Grecs-catholiques, les deux autres grandes communautés chrétiennes, sont plutôt présents dans la bourgeoisie urbaine et marchande.
Qui sont donc ces Maronites, dont on vante souvent la fierté, l'attachement viscérale à la terre du Liban et à ses montagnes? Se sont à l'origine des chrétiens d'Antioche, première ville chrétienne, disciples d'un mystique, d'un saint dont ils adoptèrent le mode de vie, Saint Maron/Mar Maroun qui vécut au 4e siècle en Syrie. Persécutés par les Byzantins, les premiers Maronites s'enfuirent vers les montagnes du Mont-Liban et y convertirent les populations vers le 6e siècle. Depuis, les Maronites sont restés profondément ancrés dans ce Mont-Liban qui représente le coeur de leur communauté. Ils sont comme ces cèdres, arbres sacrés dont les Pharaons et les rois assyriens payaient cher le bois pour la construction de leurs temples de mille ans: inébranlables, comme ancrés à la montagne.
Par la suite, la communauté maronite a vu ses membres s'installer dans pratiquement toutes les régions du Liban; à noter également qu'il existe toujours des Maronites en Syrie.
Les Maronites furent, avec les Melkites Grecs-catholiques et les Arméniens, les chrétiens d'Orient les plus en contact avec l'Occident, et cela dès le temps des croisades. Tôt détachés de la tutelle byzantine (comme les Coptes ou les Syriaques), ils sont les premiers chrétiens orientaux à avoir reconnu l'autorité de Rome et donc de l'Eglise Catholique. Les Melkites ont suivi en 1724, et ce n'est que dans le courant du 19e siècle qu'une partie des Coptes, des Syriaques ou des Chaldéens se sont aussi rattachés à Rome, formant les églises catholiques de rite oriental, dont les patriarches étaient tous présents lors des obsèques du Pape Jean-Paul II.
Tout au long de leur histoire, les Maronites durent se battre, retranchés dans leurs montagnes, ils firent face avec courage aux persécutions de Byzance, puis des Arabes, des Mamelouks, des Ottomans, des Druzes, autres montagnards... Farouches guerriers, ils furent les seuls chrétiens à disposer d'armées équipées et craintes, et à posséder un réel pouvoir politique du temps de la Sublime Porte par la voix de leurs émirs, les Chéhab ou les Maan, comme le valeureux Fakhreddine ou Béchir le Grand.
L'ouverture sur l'Occident permit à cette communauté d'acquérir du savoir, de maîtriser des langues étrangères, le Français devint la deuxième langue de beaucoup d'entre eux. En plus de leur vieille aristocratie féodale, les Maronites donnèrent naissance à une bourgeoisie éclairée, cultivée et active dans les domaines culturel, commercial. Le poète Khalil Gebran est un exemple brillant de la sensibilité littéraire de cette communauté, qui participa aussi à la "Nahda", la renaissance des lettres arabes au début du 20e siècle.
Lorsque la création concrète du Liban fut décidée à la chute de l'empire Ottoman en 1919, ils jouèrent un rôle de premier plan dans la mise en place du nouvel état.
En 1943, lorsque le Liban, jusqu'alors sous mandat français, devint véritablement indépendant, le pacte national non écrit entre les communautés décida que le président de la république libanaise devait être un Maronite. Il l'est jusqu'à nos jours, même si les Accords de Taëf, qui mirent fin à la guerre qui dévasta le pays de 1975 à 1989, réduisirent considérablement ses pouvoirs au profit du premier ministre, lui toujours Sunnite suivant le pacte de 1943.
Il serait fastidieux de recenser tous les hommes issus de cette communauté qui jouèrent un rôle dans la vie politique du Liban moderne, mais on peut citer quelques grandes et vieilles familles qui ont toutes montré cette attachement profond et sincère à leur patrie: les Chamoun, les Gemayel, les Hélou, les Frangié, les Eddé, les Chéhab, les Issa El Khoury, les Hanna El Daher et tant d'autres...
Mon propre professeur d'arabe est une Maronite, issue d'une de ces grandes familles, une dame cultivée toute en distinction. Par elle j'ai appris à connaître le Liban, une certaine vision de ce pays fascinant. J'ai découvert aussi toutes les qualités, la fierté, le courage de cette communauté si particulière, parfois rude, mais si sincèrement, si viscéralement attachée aux valeurs qui ont fait le Liban, et pourquoi ne pas le dire, si impliquée dans la défense du Liban chrétien! Car la chrétienté, qu'on le veuille ou non, est profondément ancrée dans la mémoire, dans l'identité libanaise. Ceux qui ont voulu détruire cette chrétienté, ont voulu détruire le Liban, son concept, son message de paix et d'espoir dans un Proche-Orient en proie au fanatisme musulman et à l'intolérance religieuse.
Les chrétiens du Liban ont été les grands perdants de la guerre de 1975-1989, manipulés par les Syriens, les Israéliens, ils ont perdu leur pouvoir, eux qui étaient les seuls chrétiens d'Orient à pouvoir dire la tête haute qu'ils étaient maîtres de leur destin. Les Maronites ont ressenti cette chute plus que tous les autres, parce qu'ils étaient les plus puissants: ils ont vu leurs hommes politiques assassinés, emprisonnés. Les milices chrétiennes ont toutes été désarmées, à l'inverse du Hezbollah, et leurs chefs jetés en prison sans procès. Samir Geagea vient à peine de sortir de prison, seul chef de guerre à avoir été emprisonné, parce qu'opposé aux Syriens et donc au régime en place. L'Occident lui-même n'a pas été tendre avec ces milices chrétiennes (les kataëb ou les Forces Libanaises) les qualifiant bien souvent de milices fascistes et conservatrices. N'a-t-on pas entendu des esprits bien pensants en France dénoncer la main mise des chrétiens sur les organes du pouvoir et sur l'économie et plaindre les "pauvres musulmans" exploités et mis de côté? Non, nul soutien n'est venu de l'Occident "laïc", juste un regard condescendant et suspicieux, vis à vis de ces chrétiens qui clamaient trop fort leur foi et leur désir de la garder sur leur terre.
Aujourd'hui, la communauté la plus nombreuse au Liban est la communauté chiite. Les récents événements l'ont rappelé. Le Hezbollah fondé en 1982 qui fait suite au "Mouvement des déshérités" de Moussa Sadr, et dont le projet initial était de fonder une république islamique chiite au Liban, s'arroge le droit de défendre un pays qui ne le reconnaît pas totalement. Il est "le bras armé du Liban", alors que l'armée libanaise n'est plus. Dans le Liban d'aujourd'hui, la résistance est qualifiée d'islamique et Dieu semble avoir besoin d'un "Parti" (musulman) pour le représenter...
Pourtant, les montagnes sont toujours là, symboles d'un Liban éternel, leurs cimes immaculées lui donné son nom "Loubnan", cité dans la Bible des dizaines de fois. Je suis sûr que les Maronites resteront eux aussi sur leur terre et qu'ils continueront d'être ce qu'ils ont toujours été: les gardiens du cèdre.


