27 novembre 2006

Les chrétiens au pays d'Atatürk

Il est un pays qui dit être entre l'Orient et l'Occident. Il est un pays qui est aux portes de l'Europe et qui n'a de cesse d'espérer d'y entrer. Il est un pays familier et pourtant si lointain, dont on parle souvent en ce moment: la Turquie.
La Turquie dite moderne, celle d'Atatürk, fondée en 1918 sur les ruines de l'empire ottoman ne peut faire oublier la turquie impériale et impérialiste qui fut le maître de l'Orient et d'une partie de l'Europe orientale. En 1453, un 29 mai, Byzance la Grande, maîtresse des deux mers, Byzance la chrétienne, connue aussi sous le nom de Constantinople, capitale de l'orthodoxie orientale et cité du Basiléus, 1e empereur chrétien, tombe, battue, conquise par les Ottomans. Cette dynastie issue des plaines d'Asie centrale (comme le peuple turc à l'origine), deviennent ses nouveaux maîtres et transforment Sainte Sophie, formidable basilique construite par l'empereur Justinien en 532 à la gloire du Christ, en mosquée. A partir de 1516, l'Orient entier est soumis, et le Sultan d'Istanbul règne sur des terres qui s'étendent des déserts d'Arabie à l'Algérie. La Sublime Porte dirige les peuples de Syrie, Irak, Palestine, Egypte, tous subissent le joug ottoman, joug d'autant plus lourd pour les chrétiens, dont le statut de "dhimmi", à l'origine "protégés de l'Islam" puis très vite citoyens de seconde zone, privés de droits, se confirme. Le règne de l'Ottoman, fut inégal en injustices et massacres, certaines périodes virent même un calme relatif et une prospérité possible pour les communautés chrétiennes d'Orient. Cependant, la fin de l'empire fut l'occasion des pires persécutions et des pires massacres. Certains ne furent que "supervisés" par les Turcs, qui laissèrent le soin à des musulmans authochtones fanatisés et instrumentalisés le soin d'égorger et de massacrer les chrétiens: 1840 dans la Montagne libanaise ou 1860 les terribles massacres de Damas, où l'on dit que le sang coulait dans les rues... d'autres furent réellement organisés par les Turcs comme le génocide des Arméniens en 1915 et les massacres des Assyriens, Syriaques à la même période en Turquie.
Menacé par l'occident, se sentant partir, les ultimes soubresauts de résistance de l'empire des Turcs consistèrent à détruire les "ennemis" de l'intérieur: ces chrétiens, Arméniens ou encore ces "Roums" (Grecs-orthodoxes), héritiers de la Byzance honnie, vaincus jamais vraiment soumis car non convertis, dont il fallait se débarrasser une bonne fois pour toute.
Les plus grands massacres précédèrent de trois ans la création de l'état turc "moderne" par Atatürk, le grand réformateur. Or, nombre des Jeunes Turcs, mouvement réformateur dont est issu Atatürk, furent officiers dans l'armée ottomane et participèrent aux massacres.
La Turquie moderne se veut "laïque", elle est avant tout nationaliste. La Turquie doit être turque, ethniquement et culturellement, toute autre entité ne fait pas partie du projet. Or la Turquie n'est pas "pure" ethniquement: Kurdes musulmans, Assyro-chaldéens, Arméniens, Grecs chrétiens, mais aussi Juifs y vivent depuis des siècles... Les massacres et le génocide n'ont pas fait totalement disparaître ces minorités qui ont l'insolence de se croire citoyens turcs.
En ce qui concerne les Kurdes, nous savons ce qu'il en est, la guérilla dans les montagnes, la lutte pour faire reconnaître leur langue, leur culture face à l'hégémonie turque, tout cela est connu, je ne l'évoquerai pas ici. D'autant que j'ai du mal à pleurer sur le sort des Kurdes, quand on sait que nombre d'entre eux ont profité de la guerre pour massacrer les chrétiens qui étaient leurs voisins, violant, rançonnant les Assyriens qui partageaient les montagnes avec eux et les chassant définitivement (voir l'article du blog "Les lions de Babylone, chrétiens d'Irak")
Mon propos concerne l'actualité des chrétiens de Turquie. Oui, car il en reste! Combien? 100 000 sur ... 67 millions d'habitants. Très peu, trop peu! Jugement partisan? Non, simple réalité, trop peu par rapport à leur présence initiale. Leur nombre n'a cessé de décroître depuis le début du siècle. Avant le génocide on pouvait dire que 20 à 30% des habitants du territoire turc étaient de confession chrétienne. Aujourd'hui, ils ne sont que 1%... 80 000 Arméniens, moins de 20 000 Syro-chaldéens, 3000 Grecs-orthodoxes...
Qui sait en Occident que l'exode des chrétiens s'est accéléré depuis les années 60? Il faut bien sûr évoquer les pogroms de 1955, date à laquelle des Grecs-orthodoxes furent attaqués dans leurs quartiers historiques par une foule hystérique. Mais aussi les pressions de plus en plus fortes exercées sur les Assyro-chaldéens à partir des années 70, pris dans leurs montagnes entre les Kurdes et l'armée turque, ainsi que la confiscation des biens de l'église grecque-orthodoxe après 1974 (crise chypriote et occupation de Chypre) et les interdictions faites aux membres de cette communauté d'exercer certains métiers et certaines fonctions.
Aujourd'hui, Halki, le principal séminaire de formation des prêtres grecs-orthodoxes a été fermé, obligeant les futurs prêtres à se rendre en Syrie ou en Grèce pour leur formation.
Les jeunes chrétiens suivent des cours d'Islam à l'école (en pays dit "laïc") et le témoignage de cette jeune Assyrienne en dit long sur l'ambiance:
Comme tous ses camarades, la jeune Sinem Göksu, dont le nom parfaitement turc cache une origine syriaque, suivait les cours de religion - uniquement d'islam sunnite - obligatoires dans la Turquie "laïque". "C'était lors de l'examen de fin du primaire", raconte la jeune fille devenue, à 24 ans, cadre dans une société de télécommunications. "J'ai brusquement entendu un garçon crier : "Sinem est chrétienne ! Sinem est chrétienne !" Ce garçon rendait leurs cartes aux élèves, après l'examen. En voyant la religion inscrite sur la mienne, il sauta sur les tables en l'agitant comme un fou... J'ai pleuré, et mon amie, pour me protéger, a dit aux autres : "Ce n'est pas grave, elle va devenir musulmane !"" Sinem se souvient qu'elle avait alors acquiescé...
Le Monde, édition du 27 novembre 2006
Dans la Turquie moderne les massacres, le génocide de 1915, sont des sujets tabous, quiconque les évoque est accusé d'atteinte à l'intégrité de l'Etat Turc et est passible de poursuites judiciaires, voire peut périr sous le couteau d'un nationaliste dans l'indifférence générale.
Dans la Turquie moderne, un groupe nationaliste appelé les "Loups Gris" qui a même des adeptes dans les communautés turques d'Europe, y compris en France (Paris et Lyon) s'attaquent physiquement et ouvertement aux chrétiens en Cappadoce.
La Turquie moderne qui frappe aux portes de l'Europe est enfin un état où Deniz Baïkal, chef du principal parti d'opposition aux islamistes "modérés" au pouvoir déclare:
"En Turquie, où il n'y a pas de minorités, tout le monde est turc et musulman".
Un peu de patience, M. Baïkal, l'avenir proche vous donnera certainement raison.

1 Comments:

Anonymous Cyrille Paillerd said...

C'est hélas vrai, et parfois en-dessous de la vérité. On ne dira jamais assez la détresse d'être différent - différent, c'est-à-dire chrétien - dans un pays majoritairement musulman. La détresse, la tristesse, et in fine la soumission. Il est plus facile lorsque la majorité de ceux qui sont différents ont perdu pied, de clamer les merveilles de l'homogénéité turque.

Il y a un siècle, Constantinople, Alexandrie, Damas et Beyrouth étaient des cités cosmopolites, aujourd'hui la diversité ne subsiste plus que dans la capitale libanaise - pour combien de temps encore ?

10:34 PM  

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