21 août 2006

Les carnets de bal de Garden City

Un soir, je rangeais quelques papiers et je suis tombé sur une page de "l'Orient Le Jour". Je l'avais imprimée, il y a presque un an, du site internet de ce journal libanais francophone. Un faire-part de condoléances, sur le papier des noms: Sednaoui, Toutounji, Zananiri... ces patronymes chantants du Levant ont comme un parfum de jasmin, le jasmin d'Egypte et plus particulièrement celui de Garden City au Caire.
Ce fut alors tout l'esprit de cet ancien quartier chic, de style Belle époque et art Déco, qui renaîssait devant moi: ses villas élégantes, ses beys, ses pachas portant smoking et tarbouche, les dames en robe du soir descendant des Dodge, Delage rutilantes... les sofraguis en livrée servant le champagne dans le cristal de Bohème.
Cette Egypte mondaine et élégante, je ne l'ai bien sûr pas connue, elle est celle vécue par mes grands-parents, mais elle est mienne aussi, car tant de fois évoquée devant moi et imaginée, elle est mienne par le rêve.
Les bals du Caire, les grandes réceptions alexandrines étaient les plus courus d'orient, dans ces années dorées de la première moitié du XXe siècle, quand la bonne société syrienne d'Egypte brillait au bord du Nil.
Quelle était cette société si particulière? Des Syriens, des Libanais, oui mais tous chrétiens et essentiellement issus de la communauté melkite grecque-catholique. Venus de Damas, d'Alep, de Homs ou encore de Beyrouth, Saida ou Zahlé (le Liban était alors inclu dans la dénomination "Syrie") après les terribles massacres de 1840 et de 1860. Ces Syro-Libanais, appelés "Chawam" par les Egyptiens, étaient souvent issus de vieilles familles bourgeoises, et se sont installés en Egypte, alors terre d'accueil généreuse et en pleine expansion économique.
Très vite, ces ingénieux Levantins ont su développer des industries, des commerces, mais aussi la presse égyptienne naissante, puis plus tard la radio ou la télévision, le cinéma dans leur pays d'adoption. Favorisés par les Khédives puis les Rois d'Egypte, ils occupèrent des fonctions clefs dans la haute administration et les cercles du pouvoir.
Sednaoui, Toutounji, Zananiri, oui, ces noms sont familiers pour moi, des parents, des cousins, tous issus de cette communauté brillante, dont la déchéance et la fin furent décidées par la révolution égyptienne de 1952 et surtout par le nassérisme. Plus que toute autre, la communauté grecque-catholique d'Egypte fut mise au pilori et dépossédée de ses biens durant les lois de nationalisation de 1961. Tout fut saisi, comme les luxueux grands magasins propriété de la famille Sednaoui, mais aussi les usines, les commerces, les maisons, les voitures, les bijoux... Certains perdirent tout, comme ces cousins, qui se virent signifier un soir de Noël que leur demeure à Garden City, et tout ce qu'elle contenait, n'était désormais plus la leur; triste cadeau de Noël.
Que reste-t-il de cette communauté des Chawam dans l'Egypte de l'an 2000? 6000 membres tout au plus, quelques figures vieillissantes mais célèbres: Omar Sharif, né Michel Chalhoub, Youssef Chahine, Nicolas Barakat... et puis des réalisations comme le célèbre quotidien "Al Ahram", le théâtre moderne égyptien ou encore la Gare Centrale du Caire. Parfois, au détour d'une rue, une vieille mais élégante façade Art Déco, rappelle encore ce passé glorieux.
Sednaoui, Toutounji, Zananiri, ces noms étaient inscrits sur les carnets de bal de ma grande-tante à Garden City.
Le faire-part donne rendez-vous pour l'absoute à l'archevêché grec-catholique, rue de Damas à Beyrouth, tout un symbole car les destins contrariés de ces Syro-Libanais d'Egypte, de Damas au Caire les a ensuite souvent reconduit au Liban, nouvelle terre d'asile...
Mais les dernière lignes annoncent comme un retour: "l'inhumation aura lieu dans le caveau de la famille au Caire", un retour près du Nil, il paraît qu'après avoir bu son eau, on ne le quitte jamais.
Je connais ce cimetière, le cimetière des Grecs-catholiques, dans le vieux Caire; mes ancêtres y reposent. Il est ancien, élégant, les tombes y sont belles, de style rococo, art nouveau, ou art déco... le marbre est blanc, gris, rose sous la poussière jaune du désert... le jasmin y fleurit sur les grilles en fer forgé... le jasmin encore... le jasmin toujours... mais il n'est pas triste ce cimetière, il est juste rempli de mélancolie, il y flotte comme une douce mélodie, un air de piano dans la véranda, une valse lointaine, juste une dernière valse, quelques notes avant le silence.

2 Comments:

Blogger Jean-Pierre Fattal said...

Cher Ami, Ces "chawwams" n'etaient pas totalement grecs-catholiques. Il y avait aussi des syriaques et naturellement quelques maronites.

Site du Cercle Catholique Syriaque
http://www.cerclesyriaque.fr

4:02 AM  
Blogger Jean-Pierre Fattal said...

Ce message a été supprimé par un administrateur du blog.

4:02 AM  

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