30 juillet 2009

Quand on reparle d'Ankara l'européenne...

Voici ci-dessous la réponse de M. Mutafian, docteur en histoire à MM. Moscovici et Weill (PS) qui semblent tenir à l'entrée de la Turquie en Europe

Mais en préambule, j'aimerais juste m'interroger:

Au delà de l'éternelle question, "où s'arrête culturellement l'Europe?", on est en droit de se demander comment la Turquie pourrait entrer dans un espace démocratique alors qu'il s'agit d'un état "nationaliste", aujourd'hui mâtiné d'islamisme, qui nie toujours le génocide arménien perpétré en 1915 sous le régime des jeunes Turcs (fondateurs de la Turquie actuelle).

Un état "moderne" qui a ensuite expulsé, jusque dans les années 70, des dizaines de milliers de ses citoyens, les Grecs Ottomans, pour la simple raison qu'ils n'étaient pas d'ethnie turque (et en tout cas pas musulmans), qui a brimé voire persécuté d'autres chrétiens autochtones (les Syriaques, les Chaldéens), les poussant au départ tant est si bien qu'il n'en reste plus que quelques milliers. Enfin, un état qui nie aux Kurdes (qui furent aussi des persécuteurs de chrétiens, soit dit en passant) le droit d'enseigner leur langue et leur histoire dans les régions où ils sont autochtones et majoritaires. Je ne parle même pas de l'invasion de Chypre, île toujours à moitié occupée et "colonisée" et qui elle fait partie de l'Union Européenne.

Etrange que cette volonté de la part de responsables du Parti Socialiste français de vouloir faire entrer cette Turquie là dans l'Europe, entité démocratique alors que la Turquie "moderne" n'a pas garanti l'égalité à ses minorités, au contraire, elle a cherché à tout prix à faire disparaître toute identité "non turque" de son territoire.
Inutile de rappeler que la présence de toutes les populations vues comme "allogènes" par les nationalistes turcs est en fait bien antérieure à l'arrivée de l'ethnie turque provenant en fait d'Asie Centrale.

Réponse de Claude Mutafian à MM. Moscovici et Weill


Dans Le Monde daté du 2 juin 2009, MM. Moscovici et Weill se livrent à un vibrant plaidoyer, courant chez les socialistes européens, en faveur de « l’intégration d’Ankara dans l’Union ». Certes, si la droite est opposée à cette entrée dans l’Europe, c’est en brandissant des arguments essentiellement géographiques et religieux que nos auteurs ont raison de dénoncer. Ceci dit, les socialistes font fausse route : ce n’est pas parce que les raisons invoquées par la droite sont irrecevables qu’il faut aveuglément prendre le parti opposé. Une telle vision manichéiste laisse de côté d’autres positions possibles, comme La Turquie dans l’Europe, pourquoi pas en principe, mais pas la Turquie actuelle. Or les « critères d’adhésion fixés par l’Union européenne », comme on le lit brièvement à la fin de l’article, sont largement insuffisants. Commençons par la rengaine de la Turquie « seul Etat laïque au monde à majorité musulmane ». Elle ne résiste pas à l’analyse la plus élémentaire. Dans les années 1920, Mustafa Kemal a fondé son Etat-nation sur deux concepts. Le premier était effectivement la laïcité avec la mise en veilleuse de l’islam, mais ce point positif du kémalisme est tous les jours foulé aux pieds par le pouvoir actuel, ouvertement islamiste - et non islamique, la nuance est de taille - même si on a forgé, pour se donner bonne conscience, le concept d’islamisme modéré sans vouloir se rendre compte de l’antinomie flagrante entre les deux mots. N’est-ce pas pour atteinte à l’islam que le célèbre écrivain Nedim Gürsel est poursuivi en justice ? Le nombre de femmes qui portent le voile, souvent même en ne laissant apparaître que la fente des yeux, n’augmente-t-il pas d’un jour à l’autre en Turquie ? Elles sont plus nombreuses sur les rives du Bosphore qu’à Damas ! Pourquoi MM. Gül et Erdogan ne sont-ils jamais accompagnés de leurs épouses dans les visites européennes, si ce n’est parce qu’elles sont voilées ? Craignent-ils, en les montrant, de gêner leurs partisans européens qui ne pourraient alors plus se voiler pudiquement ... les yeux ? La Turquie laïque est bel et bien à l’agonie, mais il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. On chercherait en vain dans cet article quelques mots qui pourraient faire obstacle aux plaidoyer des auteurs, comme Chypre, Kurdes, Grecs ou Arméniens. Ainsi, comme argument contre l’objection géographique, ils préfèrent curieusement invoquer Malte, membre de l’Union bien que « géographiquement plus proche de l’Afrique que de l’Europe », plutôt que Chypre, pourtant exemple classique et bien meilleur, qui se trouve à une longitude plus orientale qu’Ankara. Est-ce pour éviter d’avoir à mentionner une île militairement envahie par la Turquie il n’y a que 35 ans ? Depuis 1974, le tiers septentrional de cette république membre de l’Union européenne est toujours occupé par la Turquie, qui y a procédé à la liquidation quasi totale de toute présence grecque. On touche là au second concept fondateur du kémalisme, bien moins glorieux que le premier : la Turquie aux Turcs. Un tel slogan implique une purification ethnique accompagnée d’une réécriture falsifiée de l’histoire de l’Asie Mineure, terre largement multiethnique il y a encore un siècle, avec en particulier de très nombreuses populations kurde, grecque et arménienne présentes depuis des millénaires, bien avant l’arrivée des Turcs. Que sont-elles devenues ? S’il y a encore plusieurs millions de Kurdes, ils sont, depuis la fin des années 1920, victimes d’une sanglante politique de répression et d’assimilation qui se poursuit à l’heure actuelle, et des milliers de leurs villages ont déjà été détruits. Les Grecs, eux, ont été totalement rayés de la carte, expulsés et/ou échangés après la Grande Guerre. Il n’en subsistait plus qu’une importante minorité à Istanbul lorsqu’en septembre 1955 de fausses rumeurs donnèrent le signal d’un nouveau massacre ; suivi de l’exode des survivants, il réduisit la trimillénaire présence grecque en Asie Mineure à quelques centaines d’individus. Les auteurs de l’article devraient mieux tenir compte de l’histoire quand ils invoquent Homère et les églises de Cappadoce pour affirmer que la Turquie n’est pas « culturellement étrangère à l’Europe » : les restes de la culture d’un peuple massacré et expulsé deviennent sous leur plume des preuves de l’assimilation de cette culture par son bourreau ! Quant aux Arméniens, MM. Moscovici et Weill ne peuvent ignorer que s’ils ont eux aussi totalement disparu de l’Asie Mineure, c’est qu’ils ont été victimes d’un génocide perpétré par l’Empire ottoman au début du XXe siècle et toujours farouchement nié, tant par la Turquie kémaliste laïque que par le pouvoir islamiste actuel. Il n’en reste que quelques dizaines de milliers à Istanbul, et le plus connu, Hrant Dink, a été assassiné en pleine rue et en plein jour il y a plus de deux ans. Depuis, les autorités font tout pour entraver l’enquête : auraient-elles peur de la vérité ? Il faudrait que nos auteurs fassent un voyage en Turquie ponctué par deux visites. A Istanbul, sur la « colline de la Liberté » qui domine le Bosphore à côté de l’hôpital Florence Nightingale, ils verront deux mausolées érigés respectivement en 1943 et 1996 pour honorer la mémoire des deux principaux responsables de ce génocide, Talaat Pacha et Enver Pacha. A Igdir, aux confins orientaux du pays, ils pourront lire à la mémoire des 90 000 Turcs massacrés par les bandes arméniennes au pied d’une haute colonne commémorative, officiellement inaugurée en 1999 et narguant les descendants de rescapés du génocide qui peuplent l’Arménie voisine.Cette Turquie dans l’Europe ? Non merci.

Claude Mutafian
Docteur en histoire

14 mai 2009

Du cochon égyptien et de la visite d’un Pape à une minorité qui n’existe pas

Riche actualité pour nous autres chrétiens d’Orient en ce moment.
Faudrait-il se plaindre que l’on parle enfin un peu de nous dans les médias ? Médias qui bien souvent oublient la présence de 15 millions de chrétiens dans le Proche-Orient arabe et préfèrent consacrer des heures de reportage aux nouveaux convertis évangélistes algériens (cet engouement pour les sectes néo protestantes du Maghreb est étonnant, nos liturgies millénaires feraient-elles trop poussiéreuses à côté ?).
Non, il ne faut pas s’en plaindre, en revanche, on peut regretter que cette actualité soit si tristement négative et qu’elle confirme le long déclin de la chrétienté d’Orient. On peut regretter aussi, et on va le voir, la pauvreté du traitement, son caractère incomplet et l’ignorance qui la caractérisent.

Il y a tout d’abord l’affaire du cochon égyptien, ou ce que l’on pourrait appeler la grippe porcine à « la sauce égyptienne ».
Drôle d’histoire, s’il en est. En pleine hystérie médiatique autour de cette grippe qui a été nommée trois fois (porcine, mexicaine puis Grippe A H1N1), voilà que l’on apprend que l’Egypte a décidé soudainement l’abattage de centaines de milliers de porcs dans tout le pays. Décision soudaine ? On pourrait le croire. Décision sanitaire d’urgence ? C’est ce que prétendent les autorités égyptiennes. Pourtant, il est avéré officiellement que le virus H1N1 ne se transmet plus de l’animal à l’homme, mais qu’il a muté et qu’il se transmet bien d’homme à homme. Il est donc totalement inutile de tuer tous ces porcs. Inutile ? Pas tant que ça, mais pas pour les mêmes raisons, on va le voir.

La réaction première de beaucoup d’Occidentaux a été « ah bon ? Il y a des porcs en Egypte ? ». En effet, l’Occidental, même ignorant, sait que le musulman ne mange pas de porc. L’Occidental de base sait que l’Egypte est musulmane et ignore très souvent l’existence de millions de chrétiens (Coptes et Coptes catholiques, mais aussi en nombre aujourd’hui infime, Grecs-orthodoxes, Grecs-catholiques, Arméniens, Maronites et Syriaques). Cette ignorance explique donc l’étonnement : pourquoi élève-t-on des porcs en Egypte ? La réponse est : pour le marché chrétien. Qui élève des porcs ? Les chrétiens. Qui les mange ? Les chrétiens.

Le porc est un animal jugé impur dans la religion musulmane , le Coran interdit effectivement la consommation du porc dans au moins 4 versets différents (2:173, 5:3, 6:145 et 16:115)
"Vous sont interdits la bête trouvée morte, le sang, la chair de porc, ce sur quoi on a invoqué un autre nom que celui d'Allah..." [Le Coran, 5:3]
En Egypte, pays en pleine islamisation des mœurs et dans une société de plus en plus caractérisée par sa pudibonderie et son intolérance religieuse, beaucoup de musulmans sont gênés par la présence de cet animal impur sur la terre d’Egypte, qu’ils voient comme une terre islamique. Je ne parle même pas des plus extrémistes qui eux trouvent cette « présence porcine » proprement scandaleuse au regard de la religion. On peut même penser qu’ils trouvent la présence de chrétiens sur leur sol tout aussi scandaleuse.
Depuis des années, les autorités égyptiennes n’ont de cesse de céder du terrain aux Islamistes de tout bord au détriment de la liberté des Egyptiens et plus particulièrement des chrétiens. Faut-il rappeler que des postes voire des métiers entiers (comme professeur d’arabe, par exemple) sont interdits aux Coptes et autres chrétiens, que la police ferme les yeux sur nombre d’exactions et de violences antichrétiennes, que faire construire une église ou même la rénover relève du parcours du combattant ?
La décision de tuer tous les porcs frappe de plein fouet l’économie chrétienne, car beaucoup de Coptes se sont spécialisés dans l’élevage porcin, à petite ou à grande échelle, et les indemnités promises par l’Etat égyptien sont loin d’être à la hauteur des pertes pour les éleveurs.
La semaine dernière on a assisté à la répression violente de manifestations d’éleveurs de porcs en colère par la police.
Cette mesure est clairement une mesure discriminatoire visant la communauté chrétienne d’Egypte, mesure qui ne veut pas dire son nom et qui se cache derrière des prétextes « sanitaires » (quand on connaît l’Egypte actuelle et le soin donné à l’hygiène publique on peut en rire). Elle a été reçue comme telle par les Coptes dont l’impuissance est à la hauteur de l’indifférence voire du soutien apporté à cette décision par leurs compatriotes musulmans. Ceux-ci, il faut bien le dire ne montre aucune empathie, aucune sympathie pour les chrétiens, jour après jour un mur s’élève entre les deux communautés.
On assiste d’ailleurs à des commentaires dans la presse mais aussi sur les blogs de citoyens égyptiens en faveur de cette mesure, certains mêmes clament « Kill them all !/Tuer les tous !». On peut se demander s’ils parlent encore des porcs ou si leur enthousiasme ne s’étendrait pas aux chrétiens eux-mêmes.
Voici le lien vers l’un de ces blogs,
http://egyptianchronicles.blogspot.com/2009/04/kill-them-all.html
Il s’agit d’une jeune égyptienne (musulmane) dont le pseudo est Zeinobia, et qui se dit « moderne » et ouverte. On le voit, en Egypte, la modernité et l’ouverture restent des valeurs très subjectives.

L’autre sujet qui fait parler - un peu- des chrétiens d’Orient dans nos chers médias, c’est bien sûr la visite du St Père, le Pape Benoît XVI, en Jordanie et en Israël/Palestine.
Quelle joie de voir quelques furtives images du stade rempli de 25 000 chrétiens, des Jordaniens, des Libanais, des Syriens… acclamant le Pape à Amman. Quel dommage, cependant que les images soient plus orientées sur la personne du Pape, et elle seule, et beaucoup moins sur la foule ou même sur les prélats orientaux présents à ces côtés pour célébrer la messe. Ainsi, il m’a fallu beaucoup d’attention pour deviner (sans aucun commentaire du journaliste) la présence de mon patriarche melkite, SB Gregorios III, ou du patriarche maronite, SB Nasrallah Sfeir à côté du Pape, et qui à eux deux représentent près de 3 millions de catholiques orientaux. Ne peut-on pas penser qu’ils auraient mérité qu’on les cite ou qu’on en dise quelques mots ? N’était ce pas l’occasion d’expliquer au profane un peu de cette chrétienté des origines ? En outre, pourquoi les journalistes n’ont-ils pas interrogé des gens dans la foule ? Ils avaient enfin directement sous la main des Libanais, des Jordaniens, des Syriens, tous catholiques. Ces minorités sont-elles si peu visibles qu’elles en seraient devenues invisibles!
En fait, je me demande de manière plus générale pourquoi lorsqu’on évoque, brièvement, les chrétiens de Terre Sainte, on nous montre le plus souvent des religieuses (souvent françaises ou italiennes) ou des prêtres latins ! Mais où sont les gens, les vrais, les « autochtones » ??? Cette absence dans les images a pu être constatée lors du journal de France 2 ce week-end. On a vu certes le Pape ! Mais à qui s’adressait-il ? Mystère. Le Pape parlait-il tout seul ? S’adressait-il à des touristes de passage en Jordanie ou en Terre Sainte ?
Non, il est venu pour justement s’adresser aux chrétiens d’Orient en particulier.
Pourquoi donc continue-t-on envers et contre tout à les ignorer ?
N’avez-vous jamais remarqué qu’à la messe de Noël à Bethléem, sur les images on voit bien souvent plus de touristes américains, polonais ou italiens que de chrétiens Palestiniens ?Pourtant, ils existent ces chrétiens de Terre Sainte : à Beit Jala, à Bethléem, à Nazareth, villes chrétiennes, et bien sûr à Jérusalem, certes de moins en moins, pris entre l’enclume israélienne (Israël les considère comme des terroristes potentiels) et le marteau musulman (pression des extrémistes du Hamas, humiliations et vexations diverses quand cela ne va pas jusqu’à l’intimidation), mais ils existent toujours, par dizaine de milliers, 60 000 dans les Territoires Palestiniens, 150 000 en Israël). Et ils encore plus nombreux à Bethléem que les milliers de touristes en visite ! Pourquoi ne les voit-on jamais sur les écrans?
Ces chrétiens attendaient avec grand espoir la visite de leur Pape. C’était LEUR visite. Enfin, leur tour était venu, eux qui vivent leur foi dans l’angoisse du lendemain et se sentent bien seuls. Eh bien, cette rencontre du Pape avec ses fidèles est passée au second plan derrière les courbettes aux dignitaires de l’Islam et autres salamaleks à répétition, après le discours larmoyant à Yad Vashem (dont le Grand Rabbin Israel Meir Lau a dit qu’il « manquait d’émotionnel »). On dirait qu’en Terre Sainte le Pape est venu d’abord visiter les Musulmans et les Juifs, marchant sur des œufs et craignant le moindre faux pas, avant de visiter ses propres ouailles.
Il paraîtrait que parler des chrétiens d’Orient ferait « un peu catho intégriste », ce sont des propos que j’ai entendu sur iTélé. Cela me laisse perplexe. L’Occident a-t-il à ce point perdu son intérêt pour ses racines chrétiennes, que parler des chrétiens d’Orient viendrait à tenir des discours de « catho intégristes » ?
Vous souvenez-vous comment la presse parlait des « milices chrétiennes » pendant la guerre du Liban dans les années 80 ? Des fascistes, des forces réactionnaires, forcément puisque chrétiens… alors qu’en face, on avait des palestino-progressistes…
Un journaliste sur Europe 1, Pierre-Marie Christin, a fait une analyse intéressante lundi matin. Il a dit que finalement à une époque où on aime bien mettre les gens dans des cases bien définies, ces chrétiens d’Orient dérangent car ils ne correspondent pas à l’image que l’on se fait des Arabes en Occident.

Des Arabes chrétiens ? Pensez-vous, c’est un oxymore ! Les Arabes sont musulmans. Et ils ne mangent pas de porc, c’est bien connu, et cochon qui s'en dédit.

24 mai 2008

La où sont tombés les enfants d’Arménie

A Deir ez Zor en Syrie, j’ai vu là où sont tombés les Arméniens victimes de la barbarie turque.
Car le régime de Damas reconnaît ce que la Turquie moderne se refuse toujours à admettre : le premier génocide de l’histoire, celui de 1915 qui a conduit à l’élimination de 1,6 million d’Arméniens, uniquement parce qu’ils étaient Arméniens.

A Deir ez Zor j’ai trouvé une église construite en 1993. Sobre, belle. Elle parle avec pudeur de la douleur d’un peuple qui a connu l’enfer, qui est mort dans le silence, ses cris étouffés, perdus dans le désert brûlant.
Après avoir rassemblés les hommes et les avoir exécutés, femmes, enfants et vieillards ont été conduits des différentes provinces arméniennes de Turquie vers le désert syrien. Assoiffés, affamés, ceux qui avaient survécu aux meurtres et aux tortures ont finalement expiré couchés sur le sable brûlant.

Deir ez Zor est comme une prière portée aux enfants d’Arménie, premier royaume de la chrétienté.

Comment oublier ces photos prises dans ses convois de la mort.
Comment oublier les têtes coupées des hommes, alignés comme les trophées d’une chasse monstrueuse.
Comment oublier cette jeune fille, violée, suppliciée, au corps profané, cuisses ouvertes et sa tête tranchée, posée à côté dans une pause macabre.
Comment oublier ses enfants affamés, squelettiques qui sont morts dans les bras de leurs mères hagardes, déchirées, trop faibles pour crier, sans plus de larme pour pleurer.

A Deir ez Zor, j’ai vu l’horreur, mais j’ai aussi vu la foi d’un peuple qui n’a pas abdiqué, un peuple fier qui se bat pour la mémoire de ses morts, ceux dont on dit que le sang répandu donna à l’Euphrate une couleur rouge.

A Deir ez Zor j’ai prié pour mes frères d’Arménie et leur mémoire.

Et c’est bien pour cela aujourd’hui que se battent les enfants des survivants, la mémoire, le souvenir de leur existence brisée. L’existence d’avant, celle de ces villes arméniennes d’Anatolie, qui comptaient 20000, 30000 habitants, tous Arméniens.
Cette existence que les Turcs veulent nier. Oui, les Arméniens existaient en Turquie, ils avaient des provinces entières.
J’ai vu les visages souriants des enfants posant avec leur classe, j’ai vu les mères en costume traditionnel tenant fièrement leur poupon sur leurs genoux, les hommes dignes à leur côté. 1913, 1914, un ou deux ans avant l’horreur, ces familles innocentes ignoraient leur destin à venir.

J’ai compris alors la douleur de ce peuple, la douleur de ne pas voir leur génocide reconnu par l’état qui l’a perpétré.
Aujourd’hui, non seulement la Turquie moderne se refuse à reconnaître le génocide, mais condamne à la prison ceux qui osent l’évoquer sur son territoire. Et ceux qui échappent à la prison peuvent compter sur les « loups gris », Turcs nationalistes extrémistes, pour les assassiner.
Aux portes de l’Europe, la Turquie se doit de reconnaître ce que certains de ses enfants ont commis : le premier génocide de l’histoire. Ce génocide étant d’ailleurs la conclusion la plus horrible des massacres de chrétiens (Arméniens, Syriaques, Chaldéens, Grecs-orthodoxes, Grecs-catholiques) perpétrés dans l’empire ottoman tout au long du XIXe siècle : 1840, 1860, 1890… les dates sont nombreuses et se bousculent dans la mémoire des chrétiens d’Orient mais pas dans les livres d’histoire des petits Turcs.

Zabel, je n’oublierai pas Deir ez Zor, je n’oublierai pas le calvaire et la foi des enfants d’Arménie.

« Ils sont tombés les yeux pleins de soleil
Comme un oiseau qu'en vol une balle fracasse
Pour mourir n'importe où et sans laisser de traces

Ignorés, oubliés dans leur dernier sommeil
Ils sont tombés en croyant ingénus

Que leurs enfants pourraient continuer leur enfance

Qu'un jour ils fouleraient des terres d'espérance
Dans des pays ouverts d'hommes aux mains tendues


Moi je suis de ce peuple qui dort sans sépulture

Qu'a choisi de mourir sans abdiquer sa foi
Qui n'a jamais baissé la tête sous l'injure
Qui survit malgré tout et qui ne se plaint pas

Ils sont tombés pour entrer dans la nuit

Éternelle des temps au bout de leur courage
La mort les a frappés sans demander leur âge

Puisqu'ils étaient fautifs d'être enfants d'Arménie »


Charles Aznavour

16 mars 2008

Les assassins de Mossoul

Le 29 février dernier, Mgr Paulos Faraj Rahbo, archevêque chaldéen de Mossoul, a été enlevé par des hommes armés alors qu'il sortait d'une église de la ville. Ses gardes du corps et son chauffeur ont été tués dans l'opération.

Les motifs de cet enlèvement restaient obscurs de même que l'identité des ravisseurs mais dans une région de l'Irak noyautée par Al Qaida le doute était difficilement permis.

Le 13 mars, le corps de Mgr Rahbo a été retrouvé.
"Nous avons retrouvé son corps près de Mossoul. Les ravisseurs l'avaient enterré" a déclaré Mgr Wardouni, l'archevêque auxiliaire de Bagdad.

Cet acte immonde et barbare, ce meurtre d'un prélat, représentant de l'église chaldéenne (voir l'article les lions de Babylone), est un coup de plus porté à la petite communauté chrétienne d'Irak qui fond comme neige au soleil sous les attaques des islamistes.
Pris en tenaille entre les Chiites avides de pouvoir, imposant le port du voile aux chrétiennes et attaquant les magasins des chrétiens, et les Sunnites fanatisés, complices d'Al Qaida, parfois organisés en bandes de voleurs et de rançonneurs, l'avenir des chrétiens d'Irak (l'église chaldéenne est l'une des première du monde, héritière de Babylone) est plus que jamais compromis.
Depuis la seconde guerre d'Irak, les départs se multiplient, l'exil devient la seule solution pour ceux qui en ont encore les moyens.

Mais cet acte odieux dépasse les limites. Comment nous chrétiens, pouvons-nous tolérer un tel crime?
Que dire de la réaction du Vatican?
Lors de l'enlèvement, le Saint Père avait qualifié cet acte de "méprisable"...
A l'annonce du meurtre de Mgr Rahbo, le Vatican s'est dit "touché et profondément attristé" par le "tragique événement". (Le Monde, le 13.03.08).
Faut-il rappeler que les Chaldéens sont catholiques et que le Vatican est donc l'autorité religieuse suprême de la communauté assyro-chaldéenne d'Irak?
La faiblesse de la réaction des catholiques contraste avec le "soulèvement" hystérique des masses mahométanes lors de l'affaire des devenues célèbres caricatures de Mahommed, qu'aucun parmi les protestataires n'avait vues.
Mais il est vrai que l'assassinat d'un homme d'église de première importance ne vaut rien comparé à quelques dessins osant mettre en scène le saint Prophète de l'Islam.
Rappelez-vous. Consulats incendiés, vitupérations, violences, menaces de mort, haine, colère, éructations, fulminations, le visage haineux de l'Islam "moderne" était alors apparu au grand jour.
Intolérance, obscurantisme et rejet de l'occident, voilà les valeurs prêchées par les nouveaux docteurs de la foi.
Mais aussi et surtout, haine de la différence, haine des chrétiens orientaux, les communautés les plus anciennes du Proche-Orient, sous prétexte qu'ils seraient les alliés des "croisés", des envahisseurs américains, britanniques ou autres. Alors que ces chrétiens sont les premiers amoureux de leur terre ancestrale.
Sans défense, abandonnés de tous, les chrétiens orientaux sont bien sûr des proies faciles, des victimes toutes désignées pour les "fous d'Allah".

Le meurtre de Mgr Rahbo n'a pas été vraiment relayé par les médias français, tout occupés à s'extasier sur le cargo échoué aux Sables d'Olonne... En tout cas, on ne lui a pas donné d'importance (un meurtre de plus en Irak).
L'occident ne voit rien ou pire, affiche une indifférence méprisante pour ces chrétiens qui souffrent et disparaissent, préférant se demander si les musulmans d'Europe sont bien traités et s'ils ont assez de mosquées.

Pourtant le message des assassins de Mossoul est clair: nul chrétien ne doit rester en terre d'Islam.
A nous de recevoir ce message, à nous d'en saisir la portée et de décider si c'est le monde dont nous voulons demain.

05 août 2007

Vu à la télé

Exilé pour le travail en Algérie à Bejaia la Kabyle pendant 5 jour, j’étais frustré de ne pas pouvoir parler arabe…

Bref, frustré, un soir d’hôtel j’ouvre la télé, fenêtre magique équipée du sacro saint « dish » qui me donne une vue plongeante sur les programmes divers et variés du monde arabe… aaah le monde arabe enfin, le vrai …

Je tombe d’abord sur Sat 9… deux Egyptiens dans un décor de carton plâtre, une fontaine, des tenues dignes des années 90… un homme (à moustache), une femme rondelette, blanche comme un cul de nouveau né… leur air extatique m’intrigue…leurs yeux semblent avoir vu la Sainte Vierge, l’homme récite l’évangile et la femme acquiesce en souriant… des Coptes! Puis soudain, la musique se déclenche et voilà la femme rondouillette qui chante à mains ouvertes et tel que pour un karaoké, les paroles défilent sur l’écran « ana rag3a, ana rag3a ya aaaabb el Hanaaaaan », la mélodie à la guimauve et leur sourire innocent m’émeuvent: je pense pauvres Coptes, chrétiens d’Egypte, victimes perpétuelles et prédestinées de la violence intégriste musulmane…

Un coup de télécommande plus loin, et me voilà sur une autre chaîne égyptienne du câble… Strike TV, deux filles, deux Egyptiennes là aussi mais maquillées et habillées comme deux Ukrainiennes travaillant un soir d’été sur la Promenade des Anglais (la minijupe en moins quand même)… de sa voix stridente au débit étonnamment rapide l’une d’elle harcèle un auditeur au téléphone pour lui faire deviner le nom de la chanteuse libanaise à moitié nue qui apparaît sur l’écran en train de se trémousser sous une cascade… « eg gawab ya Hani ??? Enta mesh 3aref ya Haaani, mesh maa’oooooooul !! » crie-t-elle comme pour punir l’infâme ignorant en lui perçant les tympans… Très vite, je décide de zapper pour éviter moi-même de perdre mes tympans, juste le temps de remarquer que l’autre présentatrice, qui ressemble à une Roumaine tapinant sur les Boulevards des Maréchaux, semble s’ennuyer ferme, le micro à la main …

Mais très vite me voilà sur Dubaï TV dans une adaptation égyptienne de la série Urgence… les femmes sont jolies et elles ont les cheveux au vent, elles sont minces et médecins… elles flirtent avec leurs beaux collègues qui les invitent à boire un verre… voilà une représentation très fidèle de la réalité égyptienne d’aujourd’hui… le générique de fin est interminable comme d’habitude.

Je passe sur les chaines libanaises… me voilà sur El Jarass, Shadi, un gentil minet aux cheveux gominés lit à haute voix les sms des télespectateurs/trices qui défilent sur le « chééchéé » à toute vitesse. Il lance la dernière chanson de Waël Kfouri (prononcer Kfoooouriiii avec un effet nasal), qui chante une « ode à l’armée libanaise ». Mais quelle armée ?

Puis j’atterris sur la chaîne nationale syrienne, El souriyya… juste pour les informations. Je regarde 10mn un hommage à « l’armée syrienne toujours victorieuse » ( ah bon??), avalanche d’images de soldats brandissant le portrait de Bachar le bien aimé, qui sautille au gré des vivas de soldats, qui ressemblent davantage à des paysans mal dégrossis qu’à des troupes d’élite…j’essaie de tenir… j’essaie encore, finalement je craque au 4e passage en revue de la glorieuse armée syrienne (« el jeysh el 3arabi el souri »), même si une pensée émue pour la patrie de mes ancêtres m’habite.

Les chaînes musicales cablées sont légions chez les Arabes, les chanteuses libanaises à la mode sont chrétiennes et portent des noms de salons de coiffure (Sandra, Elissa, Lara, Diana… pour bien prononcer, garder l’effet nasal), elles ont toutes le même nez à 5000 dollars, les cheveux lourds et brillants qu’elles agitent à la « L’Oréal parce que je le vaux bien », elles portent des robes à strass qui ne recouvrent même pas 20% de leur corps et jettent des regards enamourés à des bellâtres ténébreux, à la chemise ouverte sur leur torse viril, qui descendent de bolides rouges à 100 000 dollars.

Les chanteurs égyptiens, même ventripotents, séduisent des gazelles niliotes à la taille mannequin qui se dérobent, uniquement pour la forme, en des déhanchements sensuels, le tout dans des explosions de fontaines à paillettes et entourés de danseurs de hip hop dignes des meilleurs clips américains. Les chanteuses cairotes ont les yeux verts et la bouche glossifiée (L’Oréal parce que…), elles susurrent des mots doux en ondulant de manière lascive sur des draps de satin.

Dans les clips de la chaîne musicale « 3ouyoun », les Arabes sont des fiers guerriers magnifiquement vêtus de soie et d’or, les femmes sont des princesses aux traits fins qui portent des voiles légers sur leur chevelure ébène et tendent leurs mains blanches, comme une douce invitation à l’amour.

Où sont donc passés les sinistres barbus et les fantômes noirs voilés aux mains gantées qui hantent maintenant les rues du Caire, de Koweit City, de Bagdad, de Gaza, de Tripoli ou de Damas ?

Jamais la télé n’aura été si loin de la réalité quotidienne des Arabes.
Mais finalement n’est-ce pas cela la télé arabe, une porte ouverte sur l’imagination de chacun, doux rêve d’une réalité sublimée, qui n’est pas, qui n’est plus, qui ne sera jamais ?

12 mars 2007

Le ciel m’attendra : May Chidiac

Quel plaisir de revoir son sourire lumineux et de sentir dans son regard sa force, sa foi, son courage.

May Chidiac, journaliste libanaise, vedette de la LBC, victime d’un attentat odieux et lâche en septembre 2005, est de retour pour de bon. Dans ce drame, elle a perdu une jambe et une main, mais elle a gardé toute la détermination qui caractérise les grandes âmes.

May Chidiac devait mourir, pour ses analyses politiques pertinentes sans langue de bois, son travail objectif et sa lutte pour l’indépendance de son pays, le Liban. Les assassins avaient tout prévu en plaçant une charge explosif sous le siège de sa voiture en ce dimanche d’automne.

May, chrétienne croyante et pratiquante, revenait du monastère St Charbel, d’où elle ramenait des cierges, de l’eau bénite, des icônes, et c’est parce qu’elle s’était retournée vers le siège arrière pour les ranger, que l’explosion ne l’a pas défigurée.

Pour le reste, comment expliquer qu’elle ait survécu à une explosion ayant littéralement pulvérisé sa voiture ? May parle de miracle, on ne peut que la croire.

Le miracle fut aussi sa foi, dans le long chemin de la rééducation, dans sa lutte pour se relever, marcher de nouveau, adopter ses prothèses et aimer à nouveau ce corps amputé, meurtri. Lutter pour vivre, lutter pour revenir à l’antenne, pouvoir se représenter devant ses téléspectateurs, devant le monde.

Lutter aussi pour rester belle et élégante, elle qui l’a toujours été, à la libanaise, chic et sophistiquée.

May a réussi, elle est de retour, debout et fière, elle a sorti un livre pour raconter son histoire : « Le ciel m’attendra », oui le ciel l’attendra, longtemps espérons, elle qui dit ne « pas avoir peur », elle qui défit chaque jour ses assassins, opposant à la haine et la violence, son sourire, le sourire de la vérité, la vérité implacable qui effraie tant ceux qui n’aiment pas le Liban, ceux qui n’aiment pas la liberté.

Quoiqu’il arrive, ils ont perdu, face à une femme, face à son sourire.

06 mars 2007

Péril en la demeure: l'avenir incertain des chrétiens d'Orient


En ces temps troublés, voilà venu le moment de faire un point sur la situation des chrétiens en Orient, ce qui est l’essence même de ce blog.
Aujourd’hui, ne nous cachons pas la vérité, l’avenir du christianisme en tant que religion vivante est gravement menacé sur la terre de ses origines.
Doit-on rappeler que la terre du grand Cham (Palestine, Liban, Syrie, Jordanie), mais aussi l’Egypte et la Mésopotamie (Irak) ont vu naître le christianisme, prêcher les apôtres et apparaître les premières communautés chrétiennes ?
C’est sur cette terre sacrée pour le christianisme que sont apparues aussi les premières structures de l’Eglise, les évêchés, le clergé mais aussi les monastères… L’Egypte a donné les premiers anachorètes et les premiers moines, Byzance la Grande régna sur l’actuelle Turquie, la Syrie, le Liban, la Palestine… Comment évoquer ces siècles d’or du christianisme en quelques lignes… difficile, et pourtant si nécessaire, alors que l’Occident chrétien, héritier lui aussi de cette histoire, semble l’avoir oublié…
Car vous avez sans doute remarqué l’ignorance des Européens vis-à-vis de l’histoire chrétienne du Proche-Orient. Qui d’entre nous ne s’est pas heurté à une incrédulité étonnée après évocation de notre religion : « Comment ? Des Arabes chrétiens ? Vous êtes convertis ? »
Les chrétiens ne sont pourtant pas encore « ultra minoritaires » contrairement à ce qu’aiment répéter les médias français, quand ils daignent parler de ces millions de chrétiens aux traditions millénaires : 15 millions, ils sont 15 millions ! Clamez ce chiffre, tant qu’il est vrai, 15 millions, ce n’est pas rien ! C’est plus que la population de la Tunisie ! Ils sont encore là ces chrétiens, dans la richesse de leurs rites ancestraux, de leur histoire propre : Coptes, Maronites, Grecs-orthodoxes, Melkites grecs-catholiques, Assyro-Chaldéens, Syriaques, Arméniens…

Pourtant, il est vrai que l’avenir n’a jamais semblé aussi sombre pour les minorités chrétiennes du Proche Orient…
Ne sont-ils pas les plus menacés lorsque gronde la menace de la guerre et que montent les intégrismes, la haine, le fanatisme…
L’Islam et ses dérives extrêmes est toujours là pour rappeler aux chrétiens qu’ils ne sont que tolérés dans les sociétés musulmanes, eux qui sont là depuis les temps du Christ, c’est-à-dire bien avant le temps de la conquête islamique.

Oui, il est temps aujourd’hui de faire un bilan sur la réalité qui est celle de nos frères chrétiens d’Orient !

Irak : commençons par le pire. Alors que le pays s’enfonce toujours plus dans le chaos d’une guerre civile qui ne veut pas dire son nom, entre Chiites et Sunnites, les chrétiens souffrent le martyre. Dès la chute du régime « laïc » de Saddam Hussein, sous lequel ils étaient relativement épargnés, des commerçants chrétiens de Mossoul ont vu leurs magasins d’alcool incendiés par des milices chiites fanatiques, leur reprochant ce commerce illicite au regard du Coran. Très vite, l’insécurité régnante a conduit les plus aisés à partir (certains dès la première guerre du Golfe en 1990).
De près de 4 millions de chrétiens à la fin des années 80, il n’en reste que 700 000 à 800 000… Leur vie est souvent un véritable calvaire… agressions, enlèvements des plus aisés pour demande de rançon, viols, pressions sur les femmes pour qu’elles portent le voile voire attaque à l’acide nitrique pour les plus récalcitrantes.
La communauté assyro-chaldéenne (rattachée à Rome) et les Arméniens ont subi des attaques lors de l’été 2004 lorsque des attentats ont été commis contre des églises à Bagdad par El Qaida.
Grands oubliés de la « reconstruction », alors que les Chiites et les Sunnites se disputent le pouvoir et que les Kurdes se sont retirés dans leur province du Nord et tentent avec succès d’organiser leur autonomie, les chrétiens semblent avoir été totalement exclus du jeu politique et du projet du « nouvel Irak ». Les Américains n’en tiennent pas compte, et ils se retrouvent bien souvent pris entre les feux des milices rivales. Leurs terres, leurs habitations sont convoitées, y compris par les Kurdes, qui commencent à peine à se soucier de la « protection » de ceux qui vivent au Kurdistan.
Il risque bientôt de ne plus avoir de chrétiens en terre d’Irak, alors que l’Occident semble bien muet vis-à-vis de ce drame qui portera un coup fatal à la diversité irakienne.

Egypte : alors qu’il ne reste pratiquement plus de chrétiens levantins (juste quelques milliers de Melkites et de Maronites, quelques Grecs-orthodoxes), les Coptes, chrétiens autochtones, pourtant nombreux, avec une population estimée à 7 ou 8 millions, n’en finissent pas de subir humiliations et intimidations. Face à l’islamisation outrancière de la société égyptienne, la chrétienté n’a plus vraiment droit de cité dans un pays qui pourtant comptait jusque dans les années 50, l’une des communautés chrétiennes les plus prospères du monde arabe, car aux Coptes s’ajoutaient des chrétiens venus de tout le Levant (Syrie, Liban, Palestine, Turquie…), et beaucoup de ces chrétiens tenaient l’économie, la culture et occupaient des postes clefs dans la haute administration ou dans les ministères, sous la monarchie égyptienne.
Le départ de la société levantine dans les années 50-60, au plus fort de la nassérisation de l’Egypte correspond au déclin d’un Egypte qui depuis n’a de cesse de se refermer sur elle-même et de perdre en rayonnement culturel… Influencée par les pratiques religieuses du Golfe où beaucoup d’Egyptiens sont partis travailler dans les années 70-80, la société égyptienne s'est radicalisée: la pudibonderie est de mise, le voile a envahi les rues, et le niqab (couvrant tout le visage) semble maintenant en progression rapide. Le pouvoir de Hosni Moubarak est pris d’hésitation entre une répression impitoyable à l’encontre des mouvements islamistes violents et la conciliation sur les sujets de société avec les islamistes dits « modérés ». La fête de Noël est dorénavant appelée le « Christmas », en anglais dans le texte, sur les chaînes nationales, pour lui enlever toute connotation orientale (Noël ayant pourtant une appellation en arabe : « Aïd el milâd » littéralement « Fête de la Naissance») et mettre ainsi en avant un côté occidental (donc « pas de chez nous ») et marchand, lui conférant un folklore éloigné de sa signification fondamentale : la naissance du Christ. Et pourtant l’Egypte fut bien l’une des première terre chrétienne ! Qui parmi les Egyptiens (hormis les chrétiens) se souvient que la Sainte Famille trouva refuge en Egypte ?
Les Coptes sont toujours officieusement interdits de certaines fonctions clefs dans la diplomatie, l’armée et bien sûr la politique. Les événements récents d’Alexandrie en octobre 2006, où une foule hystérique et haineuse voulait mettre le feu à une église copte accusée d’avoir distribué des DVDs contenant une pièce de théâtre soit disant insultante pour l’Islam, ou encore les tensions palpables dans la vie de tous les jours, les histoires de conversions forcées en Haute-Egypte, les meurtres, les viols, niés par les autorités comme crimes à caractère religieux, tout cela inquiète beaucoup de chrétiens qui, phénomène nouveau pour les Coptes, prennent de plus en plus souvent le chemin de l’exil.
De plus en plus de voix s’élèvent contre les discriminations et la violence que subissent les Coptes, comme celle d’Abouna Zakariyya en exil à Chypre, ou encore des mouvements tels « Al Aqbat el ahrar » (les Coptes libres). La communauté copte en exil aux Etats-Unis tente de faire pression sur le gouvernement américain principal pourvoyeur de fonds d’une Egypte de plus en plus endettée.
Quant au Pape des Coptes, Baba Shénouda, ses appels à la tolérance au côté du Cheikh d’El Azhar, Tantaoui à la solde du pouvoir, sonnent complètement creux. A la tête d’une église sclérosée et rétrograde, Shénouda, ne semble plus préoccupé que par conserver une influence moyenâgeuse sur ses ouailles. Exilé par Sadate dans un monastère pour avoir critiqué les mesures pro-islamique du successeur de Nasser, libéré après sa mort en 1981, Shénouda est depuis bien silencieux et se garde bien de toute intervention politique, se bornant à rappeler la spécificité égyptienne de l’église copte, par ailleurs bien isolée du reste des églises orientales, avec lesquelles elle a peu ou pas de lien.

Liban : qu’en est-il de la situation des chrétiens du Liban ? N’étaient-ils pas connus pour être les plus puissants, les plus impliqués dans le devenir de leur pays. Avant 1975 certainement, aujourd’hui rien n’est moins sûr. Le nombre de chrétiens a tout d’abord fortement baissé en proportion, par rapport à celui des Musulmans, et plus particulièrement par rapport à celui des Chiites (aujourd’hui alors que tout recensement confessionnel est interdit, les chrétiens sont estimés à 25-30% de la population totale, soit 1,5 mio sur 4,5 mio de Libanais). Car les Chiites sont sans conteste la communauté montante du Liban d’après guerre. Dans un Liban en proie à de nouveaux troubles, les chrétiens montrent à nouveau leurs divisions avec d’un côté un Michel Aoun qui soutient le Hezbollah et de l’autre un Samir Geagea fraichement sorti de prison qui soutient le gouvernement de Fouad Siniora. Décidément rien ne sera jamais simple au pays du cèdre, mais malheureusement un constat s’impose : la présence chrétienne diminue, outre l’exil de centaines de milliers de Libanais de confession chrétienne durant la guerre, les morts, s’ajoute le déplacement de populations, dans le Chouf, dans le Sud, avec des villages anciennement chrétiens devenus musulmans au gré des conflits.
Oui, la présence chrétienne au Liban est menacée, la montée du Hezbollah, la radicalisation de certains sunnites, et le jeu toujours trouble des Druzes, doivent appeler les chrétiens à la vigilance. Ils doivent à nouveau éviter d’être pris entre deux ou trois feux, leur situation n’est plus celle de 1975, ils ne sont plus une force politique ou armée au Liban. Depuis les accords de Taef en 1989, ils ont perdu le pouvoir, Dieu fasse qu’ils ne perdent pas plus.

Syrie : on entend peu parler des chrétiens de Syrie, plus discrets que leur voisins libanais et pourtant près de 1,5 million, soit environ 8% de la population. Très présents à Damas ou Alep mais aussi dans les zones frontalières avec la Turquie, la communauté chrétienne de Syrie est riche en différence puisqu’elle compte pratiquement la même mosaïque de rites que son voisin libanais : les Grecs-orthodoxes sont les plus nombreux, puis viennent les Melkites Grecs-catholiques, les Arméniens, les Syriaques et les Maronites. Viennent s’ajouter maintenant des réfugiés d’Irak, des Chaldéens qui ont trouvé refuge dans les faubourgs de Damas, ils attendent le plus souvent la possibilité de quitter l’Orient pour l’Occident où se constitue une diaspora assyrienne de plus en plus importante.
Jusqu’à présent les chrétiens semblent préservés, protégés par le régime minoritaire alaouite, mais comme ailleurs l’islam fondamentaliste gagne du terrain et le pouvoir doit concilier avec les tendances les plus « modérées ». En Syrie aussi, les jeunes chrétiens diplômés quittent le pays pour chercher du travail aux Etats-Unis ou au Canada, alimentant une diaspora grandissante.

Jordanie : la terre du Jourdain semble être pour le moment encore un lieu sûr pour les chrétiens qui représentent 10% de la population. Essentiellement grecque-orthodoxe, la population chrétienne est pour beaucoup d’origine palestinienne, composés des descendants des réfugiés de 1948. La dynastie hashémite au pouvoir depuis la création de cet état en 1923 protège ses sujets chrétiens et prône la tolérance.

Palestine : la situation des chrétiens n’a cessé de se dégrader au fil des guerres et du conflit israélo-palestinien. En 1919, alors que la Palestine s’émancipait de la tutelle ottomane et était placée sous mandat britannique, la population chrétienne représentait presque 25% de la population totale. Aujourd’hui, les chrétiens ne représenteraient plus que 4 à 5% de la population en territoire palestinien. La partition de Jérusalem, la politique israélienne poussant les populations palestiniennes à partir (sans faire de distinction entre musulmans et chrétiens) et les conditions de vie de plus en plus difficiles en Cisjordanie ou dans la bande de Gaza a conduit des dizaines de milliers de chrétiens à quitter la terre du Christ. Alors que la résistance palestinienne était laïque au début du mouvement, notamment au sein de l’OLP avec certains leaders qui étaient eux-mêmes chrétiens comme le Grec-orthodoxe, Georges Habbache, elle est devenue aujourd’hui fortement teintée d’islamisme et la « cause palestinienne » s’est muée depuis la fin des années 80 en « cause islamique », mettant totalement hors du jeu les chrétiens devenus ultra minoritaires en Palestine.
Il semble qu’après les élections qui ont porté le Hamas, mouvement islamiste, au pouvoir, la situation se soit dégradée pour les chrétiens, qui subissent pression et hostilité, racket et humiliations, en particulier pour le peu qui reste dans la bande de Gaza. La fermeture régulière des frontières par les Israéliens, la construction du « mur de la honte » nuit grandement au commerce dans lequel les chrétiens excellent d’habitude. La situation économique se dégrade dangereusement et les jeunes sont de plus nombreux à partir de cette terre qui est la leur depuis des siècles mais qui ne semblent plus vouloir d’eux.
Des villes symboles du christianisme comme Bethléem, majoritairement chrétiennes il y a 10 ans, sont aujourd’hui à majorité musulmane.
Il y a quelques temps, j'ai pu lors d'une réception, être présenté à Leila Shahid, alors représentante de l'Autorité palestinienne en France, j'ai commencé à lui poser la question suivante "vous savez l'importance qu'ont joué les chrétiens dans les mouvements de résistance palestinienne et pourtant aujourd'hui leur avenir semble menacé..." et elle de m'interrompre avec un charmant "oui, bien sûr" roucoulant et de virevolter avec grâce vers l'ambassadeur du Maroc qu'elle salua avec empressement. Ma question était en réalité: "l'Autorité palestinienne se préoccupe-t-elle de la situation inquiétante des chrétiens en Palestine?". J'ai eu ma réponse.

On le voit la situation est préoccupante dans presque tous les pays du Proche-Orient, la palme revient à l’Irak, dont on pourrait se dire que la guerre fournit au moins un prétexte… mais que dire de l’Egypte pourtant stable politiquement et alliée des Américains?
La chrétienté est menacée de disparition totale dans une région qui l’a vu naître et prospérer ! Les chrétiens ont pourtant apporté tant de choses à la civilisation arabe, notamment dans ses liens avec l’extérieur. Leur disparition ne pourra conduire qu’à une incompréhension plus grande encore entre Occident et Orient, à une radicalisation sans nuance et à la déchéance totale des sociétés proche-orientales renvoyées à une uniformité étroite et stérile dont le projet islamiste se targue avec fierté d’être porteur.
"Hier, citoyens protégés de seconde zone, les chrétiens sont devenus des cibles. Ni patrie ni refuge. Assimilés aux Américains et aux Britanniques, ils ne sont admis aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne qu'au compte-gouttes. Ces gens-là ne sont pas intéressants. "Le Vatican, combien de divisions ?", ironisait Staline. Et les chrétiens du Moyen-Orient, combien de barils de pétrole ?" Robert Solé